Jawad
Boulos (1900 - 1982)
Historien
Zghorta est une localité coquette et verdoyante, située
à l’est de Tripoli, au pied du Mont Makmel. C’est un coin
touristique très recherché par les observateurs. Elle
est noyée dans une ambiance romantique qui porte à
la méditation et à l’admiration. La partie nord de
Zghorta n’est pas très élevée; mais la structure
géologique est très variée. Elle est entourée
par de petites collines qui ajoutent à son charme, une nouvelle
gamme de beauté champêtre et sauvage. Une vaste forêt
de saules, de chênes et d’oliviers couvre la majeure partie
de sa superficie. Le climat doux et humide, favorise l’extension
de paysages bocagers et verdoyants où se dispersent d’autres
villages et hameaux aux maisons originales, les près et les
cultures de Zghorta ainsi que les arbres fruitiers gardent une certaine
importance. Les régions entourant cette belle localité
s’étendent sur une superficie montagneuse qui abrite les
cèdres millénaires. La population est plus ou moins
dense, surtout au nord de cette ville, où le relief est coupé
par des vallées profondes (Kadicha et Kannoubine). L’architecture
rurale est spécifiquement libanaise. Ses maisons anciennes
s’échelonnent entre le règne de l’émir Fakhreddine
et le milieu deux XXème siècle. En un mot, Zghorta,
ville natale de Jawad Boulos, des Mouawad, des Frangié, des
Karam et des Douaihi, est considérée à juste
titre comme le foyer de la liberté et de l’évolution
littéraire et artistique.
Vie et enfance
A l’aube du vingtième siècle, naquit à Zghorta,
le 1er Janvier 1900, l’éminent historien et penseur Jawad
Boulos. Son grand-père Assad Boulos était le chef
de l’armée de Youssef Bey Karam et mena une lutte sans merci
contre les Ottomans. Ses parents étaient très attachés
au sol natal et possédaient de vastes propriétés
au Liban Nord. Jawad Boulos passa son enfance au sein d’une famille
aisée et portée vers la politique et la jurisprudence.
Ses dons exceptionnels et la précocité de son esprit
engagèrent ses parents à l’envoyer au Collège
d’Antoura, dirigé par les Pères Lazaristes, pour achever
ses études secondaires. Signalons à cette occasion
que ce collège accueillait à l’époque les héritiers
de toutes les bonnes et nobles familles libanaises.
Muni de ses diplômes de fin d’études, Jawad Boulos,
s’inscrit en 1919 à la faculté de droit de Beyrouth
où il obtint en 1922, sa licence en Droit.
A Tripoli
Après la proclamation de l’Etat du Grand Liban en 1920, Jawad
Boulos revint dans sa ville natale et s’installa à Tripoli.
Ses études juridiques le conduisirent au barreau. Toutefois,
le goût des lettres et de la politique se manifesta également
très tôt chez lui avec une vigueur qui ne se démentit
jamais par la suite.
En 1933 et en 1938, Jawad Boulos fut élu bâtonnier
de l’Ordre des Avocats du Liban Nord. Le talent oratoire de Jawad
Boulos, son amabilité, son charme personnel et sa vaste culture
lui permirent d’exercer une influence remarquable sur l’évolution
sociopolitique libanaise au seuil de la deuxième guerre mondiale.
Son étude à Tripoli, qui fut la première du
genre dans l’histoire du Liban Nord était le rendez-vous
des grands esprits de l’époque et de l’élite de cette
région.
Caractère
C’est un homme exceptionnel affable et discret, un des plus brillants
historiens du Proche-Orient. Sociable et accueillant, Me Jawad Boulos
foisonne d’idées et possède une finesse de jugement.
Son patriotisme et son attachement au Liban et à la structure
même de son pays en firent un homme de cœur ayant une personnalité
étonnamment riche avec une objectivité et un libéralisme
exaltants. Il demeure malgré le poids des années grâce
à la puissance et à l’originalité de sa plume,
l’historien et le penseur dont les écrits s’expriment avec
franchise et chaleur. A quatre-vingt ans, Jawad Boulos se donne
corps et âme, aux problèmes contemporains du Liban
et à son passé glorieux.
Jawad Boulos le politique
On ne saurait parler de Jawad Boulos, de son pouvoir de rayonnement
sans évoquer ses aspirations et ses rêves politiques.
Ainsi en 1938, il a été élu député
du Liban Nord et il fit preuve d’une étonnante éloquence
et d’un patriotisme rare.
En 1943, il a été nommé ministre d’État
dans un triumvirat où il représentait la communauté
maronite et détenait plusieurs portefeuilles, dont les affaires
étrangères. Il avait avec le docteur Ayoub Tabet et
l’Emir Khaled Chéhab une responsabilité et une tache
écrasante à remplir durant cette délicate époque
de l’histoire de notre pays.
A cette époque (1943), les Anglais qui occupaient militairement
la région, songeaient à grouper les pays du croissant
fertile (Irak, Syrie, Liban, Palestine) en un grand état
arabe sous la tutelle britannique. Jawad Boulos a eu des démêles
avec le générale Spears et s’était apposé
au projet britannique, qui prévoyait le démembrement
du Liban et son rattachement à un État arabe du croissant,
où une partie du territoire libanais formerait une zone semi
autonome assignée aux Maronites. Toutes les communautés
confessionnelles du Liban, qui voulaient continuer à vivre
ensemble, partageaient son point de vue et tenaient à l’indépendance
du Liban dans ses frontières naturelles et historiques. Il
n’avait pas le droit, en tant que ministre libanais, de prendre
officiellement parti pour ou contre le projet d’un grand État
arabe qui n’englobe pas le liban. C’est aux populations intéressées
de die leur mot à ce sujet.
Jawad Boulos et les voyages
Tous ceux qui ont approché Jawad Boulos ont été
séduits par l’étendue de sa culture que révélait
sa conversation toujours abondante et surtout par sa passion pour
les voyages. En effet, c’est par là qu’il mériterait
de devenir classique dans l’histoire des voyages associant littérature,
histoire et vérité. Sa longue vie est presque tissée
de voyages. Tout d’abord il visita l’Europe (France, Angleterre,
Italie). Puis c’est l’Égypte et enfin les États-Unis,
le Mexique et Venezuela. C’est surtout Paris, comme tous les grands
penseurs d’ailleurs, qui le séduisit et lui permit d’ouvrir
les yeux sur ce qui se passait en dehors du Liban, en matière
de politique et d’histoire. Paris permit à Jawad Boulos de
connaître à fond les intrigues de l’Occident de s’exprimer
en toute sincérité et de vivre plus tranquille, plus
sûr de lui-même selon son goût et ses tendances.
La grâce et l’élégance, la fantaisie et la force
de caractère tout cela contribua intensément à
la formation littéraire et historique de cet éminent
penseur.
Le conférencier
Les conférences de Jawad Boulos montrent un penchant très
caractéristique pour les idées du progrès social.
Il a le mérite d’avoir donné, en Europe et en Amérique,
une série de conférences de portée universelle
sur des thèmes concernant le Liban, son passé glorieux,
son rôle dans le mande arabe et sur le patrimoine libanais
et sur le Proche-Orient.
En évoquant constamment la vocation culturelle touristique
et sociale du Liban, Jawad Boulos a rendu d’appréciables
services à notre pays surtout à l’étranger.
Il est important de noter qu’il a le talent de la narration large,
l’invention du détail expressif et frappant. Dans une de
ses allocutions, il déclara notamment :
«C’est dans les grandes épreuves qui s’abattent
sur un peuple et labourent sa chair que la sensation d’appartenir
à une patrie apparaît avec le plus de force; l’activité
politique déployée dès le début du siècle
par les libanais, vivants ou morts, a préparé les
joies à l’émancipation de notre patrie et à
l’indépendance; sous tous les cieux dans les régions
les plus riches comme dans les pays les plus déshérités,
le libanais a toujours lutté pour respirer l’air de la liberté.»
L’historien
L’histoire a toujours été indifférente aux
philosophes, ils lui reprochent de ne pas être une science
méthodique ayant un but défini et des particularités
qui la distinguent des œuvres littéraires. C’est en ce sens
que Jawad Boulos apparaît comme une exception, ayant su, grâce
à une vive imagination et à des connaissances très
vastes, saisir la vérité historique à travers
les témoignages dont il disposait. Certes, il a consacré
trente ans de sa vie à étudier l’histoire des peuples
du Proche-Orient. Son ouvrage est enseigné dans les universités
européennes et américaines même à Moscou.
Indiscutablement son œuvre d’historien l’habilite à être
un précieux témoin de notre temps.
"Aucun peuple, confie Jawad Boulos, n’échappe
aux constantes de son histoire. Tôt ou tard, le peuple finit
par restaurer son intégrité, non seulement politique,
mais mentale."
Et d’ajouter:
«La politique est fille de l’histoire, l’histoire
est fille de la géographie et la géographie ne change
pas. Quant à la vérité historique claire et
précise, disons que c’est l’inconscience de nos dirigeants
qui a mené le Liban à cet imbroglio. En outre, bien
avant les Croisades, le nationalisme au Proche-Orient était
d’ordre religieux. Sous la domination turque, le chrétien
et le non musulman étaient considères de classes inférieures.
Il y a d’autres distinctions ancestrales à savoir que les
peuples du Moyen-Orient, de souche sémitique, comprennent
deux grands groupes de peuples: les normales et les sédentaires.
Les uns et les autres constituent des univers psychiques différents.
Comme exemple, je cite l’Égypte. Elle est peuplée
de paysans sédentaires, repartis sur 30000 km carrés
de terres habitables et cultivables, elle est réputée
pour être un pays non belliqueux. Son territoire, qui s’étend
sur un million de km carrés, est en grande partie formé
d’un désert mort c’est-à-dire sans oasis susceptible
d’abriter des tribus nomades. Par contre, la péninsule arabique
est peuplée presque exclusivement de nomades. Elle n’a jamais
été conquise parce que les conquérants n’avaient
aucun intérêt à envahir des déserts.
Quant aux populations de l’Irak, de la Syrie, de la Palestine et
du Liban leur mentalité est très complexe et diffère
d’un pays à l’autre.»
Évoquant le pacte national libanais de 1943 Jawad Boulos
ecrit :
«Le pacte national libanais de 1943 fait du Liban
une fédération de communautés religieuses chrétiennes
et islamiques. Je considère comme néfaste, par ses
conséquences, la suppression du confessionnalisme au liban.
Elle risque de rendre difficile la coexistence des chrétiens
et des musulmans. Déjà dans l’empire ottoman, sous
le sultan Mahmoud II (1808-1939), une pareille reforme, destinée
à rajeunir l’empire, finit au contraire par le démembrer.»
Jawad Boulos et l’arabisme
Les pays de l’Orient arabe ignorent leur propre histoire, écrit
Jawad Boulos. Ils n’en ont retenu que quelques épisodes glorieux,
et passent sous silence les périodes de décadences.
Et pourtant, les ouvrages des historiens arabes sont pleins d’enseignements
à ce sujet. Mais ils manquent d’ordre et de synthèse,
et d’ailleurs, très peu de gens prennent la peine de les
étudier pour en tirer des leçons. Je dois d’abord
préciser que, ajoute l’historien Boulos, le mot «Arabe»
désigne, nom pas une nation dans le sens moderne de ce terme,
mais plus exactement un monde une famille ethnico linguistique et
culturelle composée de plusieurs nations ou peuples distincts,
qui ont leur individualité et leur évolution respectives
depuis des millénaires. Il y a un monde arabe comme il y
a un monde anglo-saxon ou un monde hispano-américain. En
politique comme en histoire, la vérité correspond
à des faits, à des choses réelles. Méconnaître
cette notion fondamentale, c’est risquer de tomber dans le domaine
des chimères, des idéologies creuses, qui aboutissent
très souvent à de douloureux échecs. Le passe
et le présent ne le prouvent que trop.
>>Suite
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