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Ibn Khaldoun

La Revue Phénicienne
Les Arabes d’après leurs plus grands écrivains
>Texte en Anglais<

L’Homme

Quoique il eut souvent prétendu qu'il préférait l'étude aux fonctions publiques, Ibn-Khaldoun avait un penchant dominant à se mêler des affaires politiques auxquelles le prédisposaient ses grandes connaissances et la finesse de son jugement.

C'est ainsi que l'histoire de sa vie se trouve intimement mêlée à l'histoire politique des Arabes de Tunis, de Fez, d'Espagne et de Syrie d'Egypte vers le milieu du quatorzième siècle. La destinée d'Ibn-Khaldoun a subi toutes les oscillations des différents pouvoirs toujours en lutte les uns contre les autres.

Il descendait de la tribu de Kinda, dans le Hadramout. Son ancêtre Khalid, venu avec une armée en Espagne au IIIe siècle de l'hégire, avait donné son nom à la famille des Beni Khaldoun qui s'était établie à Carmona, puis à Séville, et enfin à Tunis où naquit Ibn Khaldoun le 27 mai 1332.

Après avoir terminé ses études, il entra au service du sultan hafside Abou Ishac Ibrahim, et dût se refugier à Ceuta, pendant la défaite de ce prince. Quand son protecteur eut rétabli ses affaires, Ibn Kaldoun fut rappelé auprès de lui, mais il avait à peine joui des faveurs de la cour, qu'il fut jeté en prison sous prétexte de trahison: son intimité avec l'Emir de Bougie ayant déplu a son protecteur. Remis en liberté grâce à un changement du pouvoir, il gagna l'amitié du sultan Abou Abdalla Ibn el Ahmar, qui ayant conquit le royaume de Grenade sur son frère Ismail, chargea Ibn Khaldoun d'une mission en Castille pour y conclure la paix avec le tyran Don Pedro. Là, les intrigues jalouses de ses compatriotes l'obligèrent à retourner auprès d'Abou Abdalla Mohamed, son compagnon de prison à Fez, qui venait de rentrer en possession de Bougie et lui réservait le rôle de grand chambellan et régent du royaume. Cette bonne fortune dura aussi peu que pouvait durer la paix. Le prince de Constantine ayant vaincu Abdalla Mohamed, Ibn Khaldoun remit les clefs de Bougie au vainqueur, sans arriver cependant à obtenir sa confiance. Il dut bientôt après s'enfuir auprès d'Abdel Aziz qui avait chassé Abou Hamdou de Tlemcen. A la mort d'Abdel Aziz Ibn Khaldoun s'attacha à Aboul Abbas et Abder Rahman qui s'étaient partagé le gouvernement. Soupçonné de pencher vers le premier de ces duumvirs, il fut emprisonné par le second. Ayant réussi à s'enfuir en Espagne, il fut magnifiquement reçu par Ibn el Ahmar à Grenade, mais ne tarda pas à tomber en disgrâce, et revint à Tlemcen, juste à temps pour y voir Abou Hamdou restauré sur le trône. Chargé d'une mission auprès des bédouins pour les rallier au parti d'Abou Hamdou, il passa quatre ans dans le château d'un principicule, à Kalaat Ibn Salama, et y composa ses célèbres Prolégomènes et son grand ouvrage historique sur les Berbères.

Là ne se bornent point les malheurs d'Ibn Khaldoun. Tant qu'il y eut des princes arabes qui se disputèrent le pouvoir - et il y en aura éternellement - Ibn Khaldoun vit sa fortune passer par les revers les plus inattendus.

Son ancien condisciple et ami, Ibn Arafa, devenu Mufti de Tunis, l'ayant représenté comme un homme dangereux, Ibn Khaldoun prétexta un pèlerinage à la Mecque et partit pour le Caire, où les étudiants vinrent en foule assiéger sa maison et le prier de rester en Egypte pour leur y donner l'enseignement. Ibn Khaldoun accepta, et le sultan Barkok le nomma malgré lui grand cadi malékite, et ne consentit à le décharger de ses hautes fonctions qu'après que sa famille rappelée de Tunis auprès de lui, eut péri dans un naufrage. Il était encore sous le coup de ce nouveau malheur lorsqu'il fut forcé de reprendre son poste de cadi, qu'il garda jusqu'à 1400 sous le successeur de Barkok: Malika Nassir Foraj. Ce prince le jeta en prison, puis le relâcha, et finalement l'emmena avec lui en Syrie, dans la célèbre campagne contre Tamerlan. Cette expédition ayant dégénéré en une retraite désastreuse, Ibn Khaldoun quitta secrètement Damas et se rendit auprès du conquérant tartare qui lui redonna son poste de cadi au Caire, poste qu'il perdit encore et regagna plusieurs fois, jusqu'à sa mort qui eut lieu le 20 mars 1406.

Ce bref aperçu sur la vie d’Ibn Khaldoun n'est que le résumé d'une seule page de l'histoire des Arabes dans l'Afrique méditerranéenne. Les annales de leurs conquêtes se sont toujours compliquées de l'histoire la plus interminable et la plus déconcertante du désordre, de l'intrigue, des luttes de parti, de la dispute des pouvoirs, de la guerre intestine, et de la plus grande désorganisation sociale que l'on puisse enregistrer.

L'Ecrivain

Ibn Khaldoun a laissé le « Kitab el'bar », dont on a récemment découvert à Constantinople et à Constantine deux manuscrits malheureusement incomplets.

Cet ouvrage se divise en trois parties:

1- les Prolégomènes, traduits en français par Mac Guckin de Slane dans les Notices et Extraits des manuscrits (Bibliothèque Impériale) après que Quatemère (Etienne) en avait publié le texte arabe dans le même recueil;
2- l'histoire des Arabes et des peuples voisins, l'histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l'Afrique septentrionale, publiée et traduite en français par de Slane à Alger;
3- l'histoire des Aglabites et des Arabes de Sicile publiée et traduite par Noel des Vergers.

Ibn Khaldoun est considéré comme l'un des plus grands historiens de la littérature arabe, parce qu'il a su formuler avec une rare indépendance d'esprit et une claire sûreté de jugement, toute une admirable philosophie de l'histoire de son pays.

Dans ses Prolégomènes, il débute en posant les règles de la critique historique, et les principes sur la manière d'écrire l'histoire en s'appuyant sur les faits et les exemples. Son ouvrage du reste s'appelle le Livre des Exemples. Il entre dans son sujet par la grande distinction des peuples en nomades et sédentaires; il décrit la formation des villes, l'influence qu'elles exercent sur la civilisation, la naissance de tout pouvoir, la fondation des empires et les causes de leur décadence.

La documentation de son récit, jointe à une puissante faculté de généralisation donnent à son œuvre une solidité et une envergure qui font l'admiration des savants désintéressés de l'Orient et de l'Occident.

Les traducteurs lui reprochent cependant l'abstraction excessive de son style, mais cela tient beaucoup plus au génie des lettres arabes qu’à un défaut de l'écrivain.
Huart, parlant des multiples considérations qui font l'objet des Prolégomènes, dit textuellement: Tout cela est exposé dans un style vivant, original, par un homme plein d'idées, qui se répète pour mieux s'expliquer et qui interrompt sans cesse une argumentation pour fournir la preuve historique de ses théories. On y trouve partout un esprit sagace et ferme. Je ne connais aucun livre qui soit plus digne d'être étudié par quiconque veut comprendre l'histoire des empires musulmans ».

Pages Choisies (Des Prolégomènes d'Ibn Khaldoun, édition de la Bibliothèque Impériale. Tous les textes d’Ibn Khaldoun sont placés entre guillemets.)

«Une tribu qui a vécu dans l'avilissement et dans la servitude est incapable de fonder un empire.»

« L'avilissement et la servitude brisent l'énergie d'une tribu et son esprit de corps. Cet état de dégradation indique même que, chez elle, cet esprit n'existe plus. Ne pouvant sortir de son avilissement, elle n'a plus le courage de se défendre; aussi à plus forte raison, est-elle incapable de résister à ses ennemis ou de les attaquer. Voyez la lâcheté montrée par les Israélites quand le saint prophète Moise les appela à la conquête de la Syrie et leur annonça que le Seigneur avait écrit d'avance le succès de leurs armes; ils lui répondirent: « C'est un peuple de géants qui habite ce pays, et nous n'y entrons pas jusqu'à ce qu'il sorte. »

« Ils voulaient dire: « Jusqu'à ce que Dieu les en fasse sortir par un coup de sa puissance et sans que nous soyons obligés d'y contribuer; ce sera là un de tes grands miracles, Ô Moise. »
Plus il les implora, plus ils s'obstinèrent dans leur désobéissance: « Va t'en, lui dirent-ils toi et ton Seigneur, et combattez (pour nous) ». Pour s'exprimer de la sorte, ces gens-là ont dû bien sentir leur propre faiblesse et reconnaître qu'ils étaient incapables d'attaquer un ennemi ou de lui résister. C'est ce que le passage du Coran nous donne à entendre, ainsi que les explications traditionnelles que les commentateurs ont recueillies. Cette lâcheté était le résultat de la vie de servitude que ce peuple avait menée pendant des siècles; il était resté assez longtemps sous la domination des Egyptiens pour perdre complètement tout esprit de corps. D'ailleurs, il ne croyait pas sincèrement à sa religion: lorsque Moise annonça aux juifs que la Syrie devait leur appartenir, ainsi que le royaume des Amalécites, dont la capitale se nommait Jéricho; que ce peuple leur serait livré comme une proie d'après l'ordre de Dieu; ils reculèrent devant l'ennemi, étant intimement convaincus qu'après avoir passé leur vie dans les humiliations, ils seraient incapables d'attaquer un ennemi. Ils osèrent même se moquer des paroles de leur prophète et résister à ses ordres; aussi Dieu leur infligea la peine de l'égarement, c. à. d. qu'il les fit rester pendant quarante ans dans le désert qui sépare l'Egypte de la Syrie. Il leur fut impossible pendant ce temps, de se retirer dans une ville, ou de s'arrêter dans un lieu habité, parce qu'ils avaient d'un coté le pouvoir des Amalécites en Syrie, et de l'autre celui des Coptes de l'Egypte, et qu'ils étaient, selon leur propre déclaration, incapables de combattre. Les versets que nous venons de citer ont une portée qui est facile à comprendre: la peine de l'égarement avait pour but d'anéantir toute la population qui s'était soustraite à l'oppression et aux humiliations dont on l'avait abreuvée dans la terre d'Egypte, population sans énergie qui s'était résignée à la dégradation et qui avait perdu le sentiment de l'indépendance. Pour remplacer cette génération, il en fallait une autre, élevée dans le désert, qui n'eut jamais subi des humiliations et qui ignorât la domination d'une nation étrangère et la puissance du despotisme. Par cette disposition de la Providence, un nouvel esprit de corps naquit chez les Israélites et les mit à même d'attaquer et de vaincre. Tout cela fait voir que, pour laisser éteindre une génération et la remplacer par une autre, il faut au moins une période de quarante ans. »

« Gloire à l'Etre savant et sage! Ce que nous venons d'exposer fournit une preuve évidente de l'extrême importance qu'il faut attacher à l'esprit de corps; c'est le sentiment qui porte à résister, à repousser l'ennemi, à protéger ses amis, à venger ses injures. Le peuple qui en est dépourvu ne saurait rien faire qui vaille. »

« Les peuples les moins civilisés font les conquêtes les plus étendues. »

« Nous avons déjà dit que les nations à demi sauvages ont tout ce qu'il faut pour conquérir et pour dominer. Ces peuples parviennent à soumettre les autres, parce qu'ils sont assez forts pour leur faire la guerre et que le reste des hommes les regarde comme des bêtes féroces. Tels sont les arabes, les Zenata et les gens qui mènent le même genre de vie, savoir les Kurdes, les Turcomans et les tribus voilées (les Almoravides) de la grande famille sanhadjienne. Les races peu civilisées, ne possédant pas un territoire où elles puissent vivre dans l'abondance, n'ont rien qui les attache à leur pays natal; aussi toutes les contrées, toutes les régions leur paraissent également bonnes. Ne se contentant pas de commander chez elles et de dominer sur les peuples voisins, elles franchissent les limites de leur territoire, afin d'envahir les pays lointains et d'en subjuguer les habitants. Que le lecteur se rappelle l'anecdote du Khalife Omar. »

« Aussitôt qu'il fut proclamé chef des musulmans, il se leva pour haranguer l'assemblée et poussa les vraies croyants à entreprendre la conquête de l'Irac. »

« Le Hidjaz, leur disait-il, n'est pas un lieu d'habitation, il ne convient qu’à la nourriture des troupeaux, sans eux, on ne saurait y vivre. Allons, vous autres, qui les derniers, avez émigré de la Mecque, pourquoi, restez-vous si loin de ce que Dieu, vous a promis? Parcourez donc la terre; Dieu a déclaré dans son livre, qu'elle serait votre héritage. Il a dit: Je le ferai afin d'élever votre religion au dessus de toutes les autres, et cela malgré les infidèles. »

« Voyez encore, les anciens Arabes, tels que les Toba (du Yémen) et les Himyarites; une fois, dit-on, ils passèrent du Yémen en Mauritanie, et une autre fois, en Irac et dans l'Inde. Hors de la race arabe, on ne trouve aucun peuple qui n’ait jamais fait de pareilles courses. Remarquez encore les peuples voilés (les Almoravides); voulant fonder un grand empire, ils envahirent la Mauritanie et étendirent leur domination depuis le premier climat jusqu'au cinquième; d'un côté, ils voyaient leurs lieux de parcours toucher au pays des noirs, de l'autre, ils tenaient sous leurs ordres les royaumes de l'Espagne. Entre ces deux limites tout leur obéissait. Voilà ce dont les peuples à demi-sauvages, sont capables. Ils fondent des royaumes, qui ont une étendue énorme, et ils font sentir leur autorité jusqu'à une grande distance du pays qui était le berceau de leur puissance. Mais ils ne peuvent la maintenir. »

« C'est Dieu qui a réglé la succession des nuits et des jours ».

« Les Arabes ne peuvent établir leur domination que dans les pays de plaines. »
« Le naturel farouche des Arabes en a fait une race de pillards et de brigands. Toutes les fois qu'ils peuvent enlever un butin sans courir un danger ou soutenir une lutte, ils n'hésitent pas à s'en emparer et à rentrer au plus vite dans la partie du désert où ils font paitre leurs troupeaux. »

« Jamais, ils ne marchent contre un ennemi pour le combattre ouvertement; à moins que le soin de leur propre défense ne les y oblige. Si, pendant leurs expéditions, ils rencontrent des emplacements fortifiés, des localités d'un abord difficile, ils s'en détournent pour rentrer dans le plat pays. Les civilisés se tiennent à l'abri d'insultes, sur leurs montagnes escarpées, et défient l'esprit dévastateur qui anime, les Arabes. »

En effet, ceux-ci n'oseraient pas les y attaquer; ils auraient à gravir les collines abruptes, à s'engager dans des chemins presque impraticables et à s'exposer aux plus grands dangers. Il en est autrement dans les plaines; s'il n'y a pas de troupes pour les garder, et si le gouvernement établi montre de la faiblesse, elles deviennent la proie des Arabes la curée dont ils se repaissent. Ces nomades y renouvellent leurs incursions, et, comme ils peuvent en parcourir toute l'étendue, très facilement, ils s'y livrent au pillage et aux actes de dévastation, jusqu'à ce que les habitants se résignent à les accepter pour maitres. La possession de ces malheureuses contrées passe ensuite d'une tribu à une autre; tout s'y désorganise, et la civilisation en disparaît tout à fait. Dieu seul a du pouvoir sur ses créatures ».

« Tout pays conquis par les Arabes est bientôt ruiné. »

« Les habitudes et les usages de la vie nomade ont fait des Arabes un peuple rude et farouche. La grossièreté des mœurs est devenue pour eux une seconde nature, un état dans lequel ils se complaisent, parce qu'il leur assure la liberté et l'indépendance. Une telle disposition s'oppose au progrès de la civilisation. Se transporter de lieu en lieu, parcourir les déserts, voilà, depuis les temps les plus reculés leur principale occupation. Autant la vie sédentaire est favorable au progrès de la civilisation, autant la vie nomade lui est contraire.

« Si les Arabes ont besoin de pierres pour servir d'appuis à leurs marmites, ils dégradent les bâtiments afin de se les procurer; s'il leur faut du bois pour en faire des pieds ou des soutiens de tente, ils détruisent les toits des maisons pour en avoir. Par la nature même de leur vie, ils sont hostiles à tout ce qui est édifice; or, construire des édifices, c'est le premier pas dans la civilisation. Tels sont les Arabes en général, ajoutons que, par leur disposition naturelle, ils sont toujours prêts à enlever de force le bien d'autrui, à chercher des richesses les armes à la main, et à piller sans mesure et sans retenue. Toutes les fois, qu'ils jettent leurs regards sur un beau troupeau, sur un objet d'ameublement, sur un ustensile quelconque, ils l'enlèvent de force. Si par la conquête d'une province ou par la fondation d'une dynastie, ils se sont mis en état d'assouvir leur rapacité, ils méprisent tous les règlements qui servent à protéger les propriétés et les richesses des habitants. Sous leur domination la ruine envahit tout. Ils imposent aux gens de métier et aux artisans des corvées pour lesquelles ils ne jugent point convenable d'offrir une rétribution. Or l'exercice des arts et des métiers est la véritable source des richesses; ainsi que nous le démontrerons plus tard. Si les professions naturelles rencontrent des entraves et cessent d'être profitables, on perd l'espoir du gain et l'on renonce au travail; l'ordre établi se dérange et la civilisation recule. Ajoutons que les Arabes négligent tous les soins du gouvernement; ils ne cherchent pas à empêcher les crimes; ils ne veillent pas à la sécurité publique, leur unique souci c'est de tirer de leurs sujets de l'argent, soit par la violence, soit par des avanies. Pourvu qu'ils parviennent à ce but, nul autre souci ne les occupe. Régulariser l'administration de l'Etat, pourvoir au bien-être du peuple soumis, et contenir les malfaiteurs, sont des occupations auxquelles ils ne pensent même pas; aussi les sujets d'une tribu arabe restent à peu près sans gouvernement, et un tel état de choses détruit également la population d'un pays et sa prospérité ».

« Ajoutons encore que les nomades sont avides du pouvoir et qu'à peine trouvera-t-on parmi eux un seul qui consentirait à remettre l'autorité entre les mains d'un autre; un Arabe exerçant un commandement ne le céderait ni à son père, ni à son frère, ni au chef de sa famille. S'il y consentait, ce serait à contrecœur et par égard pour les convenances; aussi trouve-t-on chez les Arabes beaucoup de chefs et de gens revêtus d'une certaine autorité ».

« Tous ces personnages s'occupent, les uns après les autres, à pressurer la race conquise et à la tyranniser. Cela suffit pour ruiner la civilisation. Le Khalife Abd-el-Melek (Ibn Merouan) demanda un jour à un Arabe du désert comment il avait abandonné El-Haddjadj, pensant qu'il entendrait l'éloge de cet officier, dont l'excellente administration avait maintenu la prospérité de la province qu'il gouvernait. Le Bédouin lui répondit en ces termes: « Quand je le quittai, il faisait du tort à lui seul! »

« Voyez tous les pays que les Arabes ont conquis depuis les siècles les plus reculés: la civilisation en a disparu, ainsi que la population; le sol même parait avoir changé de nature. Dans le Yémen, tous les centres de la population sont abandonnés, à l'exception de quelques grandes villes; dans l'Irac arabe, il en est de même; toutes les belles cultures dont les Perses l'avaient couvert ont cessé d'exister. De nos jours la Syrie est ruinée; l'Ifrikia et le Maghreb souffrent encore des dévastations commises par les Arabes. Au cinquième siècle de l'Hégire les Béni-Hilal et les Soleim y firent irruption, et pendant trois siècles et demi, ils ont continué à s'acharner sur ces pays, aussi la dévastation et la solitude y règnent encore. Avant cette invasion, toute la région qui s'étend depuis le pays des noirs jusqu'à la Méditerranée était bien habitée: les traces d'une ancienne civilisation, les débris de monuments et d'édifices, les ruines de villes et de villages sont la pour l'attester. Dieu est héritier de la terre et de tout ce qu'elle porte; il est le meilleur des héritiers. »

« En principe général, les Arabes sont incapables de fonder un empire, à moins qu'ils n'aient reçu d'un prophète ou d'un saint une teinture religieuse plus ou moins forte. »

« De tous les peuples, les Arabes sont les moins disposés à la subordination. Menant une vie presque sauvage, ils acquièrent une grossièreté de mœurs, une fierté, une arrogance et un esprit de jalousie qui les indisposent contre toute autorité. »

« De tous les peuples, les Arabes sont les moins capables de gouverner un royaume. »

« Les Arabes sont plus habitués à la vie nomade que les autres peuples, ils pénètrent plus loin qu'eux dans les profondeurs du désert, et, étant accoutumés à vivre dans la misère et à souffrir des privations, ils se passent facilement des céréales et des autres produits des pays cultivés. Indépendants et farouches, ils ne comptent que sur eux-mêmes et se plient difficilement à la subordination. Si leur chef à besoin de leurs services, c'est presque toujours pour employer contre un ennemi l'esprit de corps qui les anime. »

« En ce cas, il doit ménager leur fierté et se garder bien de les contrarier, afin de ne pas jeter la désunion dans la communauté, ce qui pourrait amener sa perte et celle de la tribu. »

« Dans un royaume, les choses se passent autrement, le roi ou sultan doit employer la force ou la contrainte afin de maintenir le bon ordre dans l'Etat. D'ailleurs, les Arabes ainsi que nous l'avons dit, sont naturellement portés à dépouiller les autres hommes; voilà leur grand souci. Quant aux soins qu'il faut donner au maintien du gouvernement et au bon ordre, ils ne s'en occupent pas. »

« Quand ils subjuguent un peuple, ils ne pensent qu’à s'enrichir en dépouillant les vaincus, jamais ils n'essayent de leur donner une bonne administration. »

« Aussi, sous la domination des Arabes, les délits ne cessent d'augmenter; la dévastation se propage partout, les habitants, abandonnés pour ainsi dire, a eux-mêmes, s'attaquent entre eux et se pillent les uns les autres; la prospérité du pays, ne pouvant plus se soutenir, ne tarde pas à tomber et à s'anéantir. Cela arrive toujours chez les peuples abandonnés à eux-mêmes. Toutes les causes que nous venons d'indiquer éloignent l'esprit arabe des soins qu'exige l'administration d'un Etat. »

Voyez-les à l'époque où ils fondèrent un empire sous l'influence de l'islamisme: se conformant aux prescriptions de la loi divine, ils s'adonnèrent aux soins du gouvernement et mirent en œuvre tous les moyens physiques et moraux qui pouvaient aider au progrès de la civilisation. Comme les premiers Khalifes suivirent le même système, l'empire des Arabes acquit une puissance immense. Rostem (général qui commandait l'armée persane à la bataille de la Cadeciya) ayant vu les soldats musulmans se rassembler pour faire la prière, s'écria:

« Voila Omar qui me met au désespoir, il enseigne aux chiens la civilisation ».

« Plus tard, quelques tribus se détachèrent de l'empire, rejetèrent la vraie religion et négligèrent l'art du gouvernement, rentrées dans leurs déserts, elles y demeurèrent si longtemps insoumises qu'elles oublièrent comment on fait régner la justice parmi les hommes. Devenues aussi sauvages qu'auparavant, à peine se rappelèrent-elles la signification du mot empire, elles savaient, tout au plus, que le Khalife en était le chef, et qu'il appartenait à la même race qu'elles. Lorsque les dernières traces de la puissance des Khalifes eurent disparu, le pouvoir échappa aux mains des Arabes et passa entre celles d'une race étrangère. Depuis lors, ils sont restés dans leurs déserts, sans avoir la moindre idée de ce qui est un royaume ou une administration politique; la plupart d'entre eux ne savent pas que leurs ancêtres avait fondé des empires, et cependant aucun peuple du monde n'a jamais produit tant de dynasties que la race arabe. Le royaume des Adites, ceux de Themond, des Amalécites, des Himyarites et des Toba, en sont la preuve. L'empire des Arabes descendus de Moder parut ensuite avec l'islamisme, et se maintint sous les Omeyades et les Abbasides. Ayant oublié leur religion, ils finirent par ne plus conserver le souvenir du puissant empire qu'ils avaient fondé, ils reprirent leurs anciennes habitudes de la vie nomade, et, s'il leur arrivait quelquefois de s'emparer d'un royaume tombé en décadence, ils ne le faisaient que pour ruiner le pays et en détruire la civilisation, ainsi que cela se voit encore de nos jours ».
« … Cet état de choses se prolongea et donna au poète Ibn Cheref l'occasion de dire:
« J'ai l'Espagne en dégoût, à cause de ces noms de Motacem et Mataded. »
Titres impériaux bien mal placés, cela fait penser au chat qui se gonfla pour atteindre la taille du lion. »

« … C'est par la conquête que se fondent les empires, pour conquérir il faut s'appuyer sur un parti animé d'un même esprit de corps visant à un seul but. Or l'union des cœurs et des volontés ne peut s'opérer que par la puissance divine et pour le maintien de la religion. Dieu lui-même a dit: « Tu dépenserais toutes les richesses de la terre avant de pouvoir réunir les cœurs. »

« … Un homme peut avoir toute l'aptitude nécessaire pour remplir les devoirs de réformateur, mais s'il ne se fait pas soutenir par un puissant parti, il court à sa ruine. S'il revêt le masque de la religion dans le but d'arriver à un haut rang dans le monde, il mérite bien de voir frustrer ses projets et d'y perdre la vie. »

On ne saurait faire triompher la cause de Dieu sans son approbation et son assistance, sans le servir avec un cœur dévoué et sans avoir un zèle sincère pour le bonheur des vrais croyants. C'est là une vérité dont aucun Musulman, aucun homme raisonnable ne saurait douter… »

Ces courts extraits des Prolégomènes, prouvent une fois de plus, non seulement l'étonnante franchise d'Ibn Khaldoun, mais encore le surprenante portée de ses jugements, et leur immuable solidité en face de la succession des empires et des recommencements de l'histoire.

Sanchoniathon

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