Extraits du Livre "Quatres Siècles de Culture de Liberté au Liban" 2 tomes, Ouvrage collectif produit par l'imprimerie Chemaly & Chemaly - Avant Propos Saad Kiwan, 2006
Table des matières
La littérature libanaise de Gibran à la revue “Chi’r” par Antoine Tohmé (Extraits)
Cette étude tentera d’explorer le mouvement littéraire libanais tout au long d’un demi-siècle de ce qu’on peut appeler “l’école de la littérature libanaise” depuis Gibran Khalil Gibran jusqu’à la revue poétique Chi’r. Gibran incarne au début du vingtième siècle (son premier livre “La musique”, el Mousiqa, est paru en arabe à Washington en 1905) le passage, de la “première renaissance” culturelle, littéraire, linguistique, journalistique et éducative de la deuxième moitié du XIXe siècle, à une “deuxième renaissance” que nous abordons ci-dessous dans sa dimension littéraire. Gibran a pu réunir dans son œuvre plusieurs caractéristiques notables: le mode d’expression résolument tourné vers la modernité, la rencontre entre l’entité libanaise et levantine d’une part et le monde occidental de l’autre, tout comme la rencontre entre la littérature et la peinture, la dualité linguistique et culturelle, l’influence qu’il a exercée sur le littérature au Liban et dans les pays arabes et enfin sa contribution à donner à la littérature libanaise une portée universelle surtout avec son livre “Le Prophète” qui ne cesse de connaître un rayonnement sans précédent dans diverses langues et cultures.
Un demi-siècle après Gibran, la revue Chi’r (1957) constitua, à son tour, le pont de passage entre la littérature moderne et la littérature contemporaine au Liban. Chi’r initia, avec son fondateur Youssef el Khal et ses principaux symboles, Ounsi el Hajj, Adonis, Chawqi Abi Chaqra et d’autres, une nouvelle révolution poétique dans un esprit de renouvellement, de dépassement et de liberté, dont l’influence plane toujours sur la vie littéraire et esthétique au Liban et dans le monde arabe.
I. DE LA PREMIÈRE À LA DEUXIÈME RENAISSANCE
“L’arbre de la littérature est celui dont les racines sont les plus profondes, planté qu’il est depuis l’éternité au cœur des grands courants qui traversent l’esprit humain…”1. Les écrivains libanais purent jouer ce rôle d’avant-garde depuis qu’ils étaient ancrés dans une première renaissance héritière du patrimoine de la Rouha syriaque, de la culture occidentale, depuis le Moyen-Âge, et surtout à partir de la fin du XVIe siècle, avec la fondation du Collège maronite de Rome et d’autres écoles. Maroun Abboud décrit la nahda en ces termes: “Notre renaissance était culturelle avant d’être linguistique ou rhétorique”2. Ceci n’empêche pas de souligner l’importance du mouvement de rénovation de la langue arabe et des travaux de traduction entrepris par les érudits libanais, à un moment où cette langue frisait l’agonie, étouffée par l’artificiel et le pompeux. Abboud explique cette entreprise de rajeunissement par “les fruits cueillis par nos ancêtres et présentés sur un plateau d’or à la langue arabe, que nous avons couvée dans sa faiblesse et que nous avons tellement soignée qu’elle en a rajeuni…”3. Il ajoute: “En nous appelant à son secours, la langue arabe n’a pas vu en nous des figures étrangères ou des visages curieux. Elle s’était déjà familiarisée avec nos savants, repérant leurs silhouettes de traducteurs dans les palais des califes”4.
Plusieurs facteurs ont contribué à cette renaissance: d’abord la connaissance des langues étrangères que Maroun Abboud considère comme “la source abondante, qui irrigue le sol de la nahda, pour que pousse son tronc et fleurissent ses branches”5. Cette connaissance des langues était le moyen le plus rapide et le plus efficace pour une ouverture sur l’Occident et pour une transformation en profondeur dans la perspective d’une renaissance culturelle. Gibran Massoud compare la nahda à un fleuve torrentiel, qui puise sa force “dans les ruisseaux et les petits cours d’eau, dont la réunion alimente les grands fleuves, je veux parler des écoles, des impri-meries, des journaux, des bibliothèques, des associations et de l’activité des missionnaires et des orientalistes qui ont tous contribué à cette renaissance”6.
Comment les auteurs libanais, de Gibran à la revue Chi’r, résidents ou émigrés, ont-ils participé à cette activité culturelle pionnière, dans la poésie, la nouvelle, le théâtre et l’essai, ainsi que d’autres genres; et comment ont-ils influencé la littérature arabe et le courant esthétique moderne dans l’ensemble de la région?
A) LA POÉSIE
a) Tradition et nouveauté
Au début du XXe siècle, les poètes du monde arabe étaient encore prisonniers de la prosodie classique et des thèmes traditionnels. L’ambition de la plupart d’entre eux était de renouer avec l’époque glorieuse de la poésie arabe, qui avait précédé la période dite de l’inhitat ou la déca-dence. Les poètes libanais résidant au pays étaient soumis, de leur côté, à deux motivations contraires: la nostalgie d’une certaine authenticité, qui les poussait à reproduire l’ancienne poésie dans ses rythmes et ses figures, et un penchant pour le renouvellement des thèmes et des modes d’expression sous l’influence d’une nouvelle culture acquise au contact de l’Occident et de la modernité. Dans la première catégorie, Salah Labaki cite les noms de Tamer Mallat, les deux émirs Nassib et Chakib Arslan, Daoud Ammoun, Wadih Aql, Rachid Nakhlé et Chébli Mallat, qui sont restés “fidèles aux valeurs anciennes, sauf quand ils se sont laissé emporter par le sentiment national ou l’épanchement lyrique”7. La deuxième catégorie a plus subi l’influence des écoles littéraires occidentales comme le romantisme et on peut y compter: Iskandar Azar, Souleiman Boustani, Nicolas Rizqallah, Sélim Azar, Élias et Nicolas Fayad, Amine Taqieddine.
La figure emblématique de cette période reste Béchara el Khoury surnommé “le petit Akhtal”, el Akhtal el Saghir, par référence au grand poète arabe de l’époque omeyade. Son œuvre à plusieurs facettes reprend le meilleur de la tradition poétique arabe dans ses images, son lexique et son rythme, tout en y insufflant la culture occidentale du poète, son amour de la nature libanaise et sa sensibilité nationale aiguisée par son activité politique et journalistique. Il a pu ainsi relier “l’ancienne conception de la poésie à la doctrine romantique”8.
Toufic Youssef Aouad écrit à son propos: “Béchara el Khoury a chanté la beauté et l’amour, le droit et la liberté, au Liban et dans le monde arabe. Son recueil n’est pas seulement une expression des déceptions et des espoirs personnels, mais encore celle des heurs et malheurs de toute une génération”9.
Khalil Moutran (“Le poète des deux contrées”, le Liban et l’Égypte) est un autre représentant de cette rencontre entre la tradition classique d’un côté, et la modernité culturelle ancrée dans l’expérience occidentale de l’autre. Dans ses longs poèmes d’inspiration nationale, sociale ou lyrique, il a su innover au niveau des thèmes et de l’imaginaire poétiques et, malgré l’influence visible du romantisme sur son œuvre, il est resté fidèle aux solides règles de la prosodie classique arabe.
b) Le renouvellement commence à l’Ouest: les poètes de l’émigration
>>Pour plus d'information se référer au Livre<<
1) MAROUN ABBOUD, Adab el ’Arab (La littérature des Arabes), Éd. Dar el Saqafa, Beyrouth, 1960, p.371.
2) Idem, p.373.
3) Idem, p.375.
4) Idem, p.376.
5) MAROUN ABBOUD, Rouwad el Nahda el Haditha (Les pionniers de la renaissance moderne), Éd, Dar el ‘Ilm Lil Malayin, Beyrouth, 1952, p.22.
6) GEBRANE MASSOUD, Loubnan wal Nahda el ’Arabiya el Haditha (Le Liban et la renaissance arabe moderne), Éd. La Sagesse, Beyrouth, 1976, p.35.
7) SALAH LABAKI, Loubnan el Chaër (Le Liban poète), Éd. La Sagesse, Beyrouth, 1976, p.35.
8) Idem, p.88.
9) TOUFIC AOUAD, Foursãn el Kalãm (Les chevaliers de la parole), Librairie du Liban, Beyrouth, 2e éd., 1980, p. 108.
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