Le
monde merveilleux …et semé d’embûches de la littérature
jeunesse «made in Lebanon» (Par Emilie Thomas)
Lorsqu’on
pointe le bout de son nez dans le monde de la littérature
jeunesse faite au Liban, on rencontre un univers féerique
et passionné, des histoires à dormir dehors, des personnages
à mourir de rire et des aventures bien mystérieuses.
Pourtant, ce petit monde cache une réalité beaucoup
plus difficile pour tous ceux qui s’activent derrière leur
plume et leurs crayons, qu’ils soient auteurs, illustrateurs, éditeurs
ou libraires.
Bienvenu dans
le monde merveilleux du livre jeunesse «made in Lebanon».
Accrochez vos ceintures, le voyage réserve quelques surprises…
Il était une fois y a 5 ans dans un pays tout petit. A cette
époque, le livre jeunesse créé au Liban était
une bête plutôt curieuse. Voire un peu timide face aux
ouvrages venus d’ailleurs, plein d’images et de nouveautés,
en anglais, en français ou traduits dans un arabe, un tantinet
approximatif. Ces livres «alien» racontaient de belles
histoires, mais souvent très éloignées de la
réalité libanaise. Une réalité que l’on
écrit par rapport à son bagage culturel, par rapport
à son vécu. Car lire, c’est un tout. On lit pour s’évader
un peu, pour apprendre une langue, pour apprendre une culture, pour
ouvrir ses horizons. Or au Liban, on a commencé à
l’envers, en lisant en anglais et en français ces histoires
d’ailleurs, on en a presque oublié notre propre culture arabe.
Le monstre…
Pourtant il y a 5 ans, la magie eut lieu. De jeunes éditeurs
dynamiques, des libraires et des bibliothécaires ont réellement
commencé à s’intéresser à la littérature
jeunesse. Des auteurs ont affiné leurs plumes, des illustrateurs
se sont armés de leurs plus belles couleurs pour combattre
un monstre terrifiant: le manque de livres jeunesses libanais et
plus spécialement, ceux en langue arabe.
Mais contre
ce mal, hélas, le talent, qui ne manque absolument pas dans
le pays, n’est pas suffisant. De nombreux problèmes touchent
toute la chaîne du livre pour enfants. Tous s’accordent à
dire que les plus graves sont le manque de professionnalisme et
de culture éditoriale. Pas facile de débuter lorsqu’il
n’y a même pas de formation surtout dans le domaine de l’édition.
A cela s’ajoute un public restreint ce qui oblige la plupart du
temps les éditeurs à se focaliser vers le scolaire
et le parascolaire pour des raisons commerciales. Il faut bien vivre.
Et qui en pâtit? La littérature plaisir, celle justement
qui apprendra aux enfants le goût de la lecture. La créativité
des auteurs n’est pas reconnue par un grand nombre d’éditeurs.
Selon Hala Bizri, bibliothécaire et responsable de la revue
Hamzet Wasl, publication trimestrielle sur les nouveautés
dans le domaine de la littérature jeunesse, seuls 5 éditeurs
valables au Liban n’ont pas uniquement un public scolaire.
Toutefois, travailler
dans le scolaire est loin d’être un signe de non qualité,
si l’on prend l’exemple de Samir Editeurs qui ont décidé
de se consacrer à 100% au «made in Lebanon».
Pour se distinguer de ce qui se fait sur le marché, il ont
pris le parti de faire travailler une équipe libanaise sur
des créations originales qui respectent tout un cahier des
charges qu’ils se sont donnés. Et qui sont adaptées
au public libanais et arabe. Selon Marwan Abdo-Hanna, responsable
de Samir Editeurs, trop souvent au Liban, les éditeurs se
contentent d’acheter les droits d’une série déjà
existante à l’étranger. La production est rapide mais
le produit n’est pas adapté à l’image du pays ou de
la région. Toutefois, innover coûte cher. C’est pour
cela que les livres les plus diffusés sont les mois chers.
La recette pour Dar al-Ilm lil-Malayin , dont les éditions
jeunesse sont présentes depuis beaucoup plus longtemps que
les autres au liban, a été de garder une image de
marque, un format type qui ne crée pas la surprise, mais
que l’on reconnaît parmi tous les autres.
…et la magie…
Heureusement, les magiciens du livre jeunesse plaisir existent au
Liban. Certains savent manier le livre en arabe comme une baguette
magique. Parmi eux, la «famille Onboz» comme Nadine
Touma, des éditions Dar Onboz qui viennent d’ouvrir, aime
à appeler son beau projet. Cette famille d’auteurs, d’illustrateurs,
de musiciens, d’artistes tous unis par une même passion, a
pour objectif de venir à bout du monstre. C’est-à-dire
de faire aimer la langue arabe tant aux tout-petits qu’aux plus
grand, de permettre aux professeurs de développer de nouvelles
méthodologies d’apprentissage, de faire des livres libanais,
véritables œuvres d’art, qui voyagent à travers le
monde arabe et toute la planète . Et plus loin que cela,
faire de Dar Onboz une plateforme de dialogue autour de la culture
et de arabe, de tisser des liens entre tous les acteurs de la chaîne
du livre, de donner la possibilité aux futures auteurs et
artistes de croire en leurs rêves et de les concrétiser
dans leur pays. Parce qu’on a le droit de rêver, c’est une
devise pour Nadine Touma.
Il est difficile
d’écrire en arabe pour un public jeune. Pourtant, certains
réussissent, comme Samah Idris qui a à son actif 6
albums pour les moins de 8 ans et 2 romans pour adolescents. Il
a su moderniser un arabe classique qui reste impeccable dans sa
structure et sa grammaire, pour le rendre attrayant. Le jeune public
comme les parents, aime beaucoup cet arabe simple et chic, aux thèmes
à la fois avant-gardistes et très proches du quotidien
libanais. Sa collection «Histoires d’un enfant de Beyrouth»
a été classée Meilleure ventre à la
foire du livre arabe de Beyrouth en 2003 et 2004. C’est pour cela
que les éditions Dar Al-Adab, avec qui il travaille, sont
considérées par certains comme le Gallimard du liban.
Les éditions Hadaeq ne sont pas en reste. Elles proposent
de nombreux ouvrage ainsi que deux revues jeunesse en arabe. Les
histoires sont tirées du quotidien, et de la culture libanaise,
sans en oublier un seul aspect qu’il soit religieux, qu’il parle
du rapport à la foi et des différentes communautés
du pays. Avec cela, les livres, très bien faits, sont ludiques
et libres. Une liberté qui se voit souvent tronquée
dans la littérature jeunesse scolaire. Autre star du livre
plaisir pour enfants, les éditions Assala, travaillent en
étroite collaboration avec les autres et tiennent à
garder le patrimoine arabe de la maison mère.
…des
couleurs
Le travail des illustrateurs se rapproche de plus en plus à
des œuvres d’art, et heureusement. Dans ses illustrations, Yasmine
Taan, mélange les matériaux, utilise des couleurs
osées et mêle transparence et textures, Elle essaie
toujours d’ajouter un plus à ce que dit l’auteur et aime
garder sa liberté d’expression. Pour elle, les illustrations
doivent être comme des œuvres d’art. Lena Merhej aime elle
aussi ajouter un niveau de lecture au texte avec l’illustration.
Publié par Dar Onboz et illustré par Lena Merhej,
«Ayna asabii» (Où sont mes doigts ?) mêle
un jeu de couleurs et de formes visant à aiguiser l’imagination
de l’enfant.
Au pays
de la lecture…
Au pays de la lecture, les enfants devraient être rois. Pourtant
au Liban, c’est encore l’école qui décide des livres
qu’il faut lire. Alors si l’obligation remplace le désir,
le livre meurt. Pour Michel Choueiri de la librairie Al-Borj, l’enfant
doit pouvoir choisir tout seul son bouquin, il l’aimera d’autant
plus et en redemandera. Et s’il ne l’aime pas, il saura pourquoi.
Pour lui, les libraires doivent trouver une identité et ne
pas copier ce que tout le monde fait. Leur objectif est de savoir
conseiller et de bien connaître leurs clients surtout lorsqu’ils
s’adressent aux enfants. Ils doivent aussi savoir ce qui va sortir.
Ce métier ne s’improvise pas. Hélas au Liban, les
pigeons voyageurs se perdent souvent en route.
Alors que les
éditeurs français informent trois mois à l’avance
la sortie des livres et font une bonne diffusion au niveau de la
description de l’ouvrage, dans le pays les éditeurs se contentent
souvent de distribuer. On ne connaît alors la parution d’un
livre qu’un mois après et souvent par accident. Faire aimer
la lecture, c’est aussi permettre aux enfants d’avoir accès
aux livres. Une chose primordiale pour Nadine Touma qui souhaite
dans le futur organiser des évènements de lecture
les lieux publics et dans les bibliothèques.
…Les
crapauds se transforment en princesses
Au pays de la lecture, les choses changent doucement mais sûrement.
Des associations qui veulent donner aux enfants l’envie de lire
apparaissent telles que Iqra ou Assabil, l’association des amis
des bibliothèques publiques. Cette dernière élabore
des projets avec des écoles publiques sur trois niveaux pour
promouvoir la lecture plaisir. Pour les tout-petits, la bibliothécaire
va à l’école avec des livres et lit des histoires
en les théâtralisant. Elle laisse les enfants découvrir
les livres. Les plus grands viennent à la bibliothèque.
Ils ont donc une initiation à l’espace publique en découvrant
les règles de la bibliothèque qu’ils apprennent à
respecter comme dans la société. C’est une façon
de faire passer le message de la citoyenneté. Les livres
proposés par les bibliothèques publiques viennent
de partout, mais Nawal Trabloulsi, vice-présidente de l’association,
essaye au possible de promouvoir les auteurs libanais. Les éditeurs
n’hésitent pas à offrir les livres, mais Assabil préfère
avoir l’argent nécessaire pour les acheter afin de faire
vivre la chaîne du livre. Il y a peu d’aide de l’Etat, les
municipalités donnent des locaux pour les bibliothèques,
mais l’idéal serait aussi d’avoir un peu de mécénat
de la part du secteur privé libanaise.
Le ministère
de la culture s’implique de plus en plus dans la littérature
jeunesse. Des projets prennent forme tels que «Lecture publique
» et la Semaine de la lecture, avec l’aide de la France qui
veut encourager l’édition jeunesse en arabe. Un comité
de professionnels du secteur travaille aussi avec le ministère
pour trouver les bonnes solutions qui aideront toute la chaîne
du livre.
Naissance
d’une histoire
De l’idée qui germe dans l’imagination d’un auteur, aux yeux
émerveillés des enfants, le chemin est donc très
long et semé d’embûches. Les grosses structures ne
font pas vraiment du bon travail et les petites manquent de moyens.
Les auteurs sont souvent lâchés dans la nature. La
naissance d’un livre comme d’un enfant, nécessite toute une
équipe et un long travail de recherche surtout lorsqu’il
s’agit d’histoires qui racontent le patrimoine libanais. Ainsi,
l’auteur Youmna Jazzar Medlej qui était volontaire dans les
fouilles de Beyrouth, a eu l’idée dernière de faire
découvrir aux enfants les différentes découvertes.
Tout son travail
s’articule autour d’une documentation complète. Auteurs,
illustrateurs, correcteurs, créatifs, concepteurs doivent
ainsi travailler en étroite collaboration. Souvent, la part
de rêve se perd dans les méandres des recherches documentaires,
des concepts, des corrections et des demandes des clients. Paradoxalement,
c’est cette part de rêve qui restera dans la mémoire
du jeune lecteur et qui donnera le goût du livre. Tout comme
un accouchement pour une jeune mère qui oubliera sa douleur
une fois l’enfant né.
Comme toutes
les belles histoires, celle du livre jeunesse au Liban pourrait
connaître non pas une fin, mais une renaissance joyeuse, en
espérant qu’il vivra heureux et qu’il aura beaucoup d’enfants…
Emilie Thomas.
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