Révolution
tranquille du «Beau » à Beyrouth (Par Emilie
Thomas)
Belle ou
pas, il est impossible de ne pas aimer Beyrouth.
Et c’est justement pour cet amour inconditionnel que certains ont
décidé d’agir. Comment ?
En rendant à leur ville chérie des petites touches
de soleil et de beauté qu’elle a souvent perdus, notamment
pendant la guerre. Et le résultat escompté est plutôt
rempli d’espoir.
Beyrouth est-elle
laide ? Une question bien difficile si l’on en croit les professionnels
du paysage. Une question qui suscite aussi de vives réactions
dans le monde des architectes issus de la nouvelle génération.
Une chose est sûre, Beyrouth n’est plus ce qu’elle était.
L’urbanisation galopante qui a touché la ville dans les années
50 lors du développement économique accéléré,
puis la prise d’assaut chaotique par le béton de certaines
régions du pays durant les années de guerre, ont donnée
au Liban une allure un peu déprimante surtout par temps gris.
Certains vous diront que c’est l’âme du pays. Le béton
a remplacé la pierre et la terre, Beyrouth nouvelle génération
est comme cela, c’est son identité et c’est beau, point barre.
Une idée effectivement reprise par de nombreux jeunes architectes
au plus grand désespoir de certains. Parmi eux, Philippe
Skaff de Grey Global Group à Beyrouth, qui dénonce
dans son ouvrage «la République du béton»
un véritable cancer qui s’est emparé de tout le pays.
Pour lui, lutter contre cette laideur envahissante est un devoir
de citoyen mais surtout un devoir des politiques et des décideurs
qui doivent impérativement décréter l’état
d’urgence écologique et transformer le pays en zone protégée.
Pourtant ces derniers ne semblent pas le moins du monde intéressés
par ce problème. Il faut donc se battre seul pour créer
une prise de conscience.
La solution
est simple: apporter un rayon de soleil à la vie
La volonté
de fer de «Mme Help Lebanon»
Liliane Tyan, aidée par des artistes, une volonté
de fer et surtout par l’amour très fort qu’elle voue à
son pays, s’est lancée dans bataille, ou plutôt dans
une révolution tranquille du «beau». A la tête
de L’ONG Help Lebanon, engagée depuis 1978 aux côtés
et au service des défavorisés de la société
libanaise, Liliane Tyan décide en 1997 d’aider les quartiers
de Beyrouth à retrouver une identité perdue, et des
raisons de croire en leur avenir. La solution est simple: apporter
un rayon de soleil à la vie en égayant de couleurs,
de trompe-l’œil et de plantes, les façades de certains quartiers
de la ville. Le but est d’embellir sans sophistication des endroits
laissé dans la décrépitude.
Avec peu, Help Lebanon a réussi son pari, des artistes la
plupart du temps bénévoles et toujours les bienvenus
comme Gina Succar, des initiateurs du projet d’embellissement, Raymond
Audi de la Bank Audi et Antoine Wakim de la SNA, des sponsors toujours
plus nombreux et des professionnels du paysagisme comme Sarah Hage.
Les exemples de cette réussite sont de plus nombreux.
La révolution
en marche
Le travail fait à Karm el-Zeitoun est long d’enseignements,
depuis l’embellissement des façades, le quartier revit. Des
commerces ont ouvert, dont beaucoup de fleuristes, les artisans
et jeunes artistes ont pris d’assaut les petites rues, les jeunes
viennent y faire du vélo et du roller, on assiste à
un véritable retour de la mixité sociale. Mais surtout,
les habitants se sont pris au jeu, ils entretiennent les peintures,
mettent des fleurs aux balcons, souvent sous les conseils donnés
par Help Lebanon. Au gré de vos balades dans Beyrouth, vous
ne serez pas étonnés de croiser de nombreux autres
îlots de couleurs. Maintenant, Liliane Tyan est contactée
par tout le Liban depuis le Hermel jusqu’à Leba’a dans le
sud, où l’ONG s’est engagée avec Sarah Hage et l’expertise
de jeunes consultants de Booz Allen Hamilton, dans un travail d’embellissement
accompagné de la mise au point de véritables plans
de développements au niveau économique, touristique
et social. Le but? Aller plus en profondeur dans les besoins des
villages, avec l’aide et l’accueil chaleureux des municipalités.
Encore du
vert…
La municipalité de Beyrouth n’est pas en reste. Les membres
du conseil municipal semblent vraiment conscients de la nécessité
de développer des espaces verts mais les choses ont pourtant
beaucoup de mal à bouger. Les deux parcs principaux de Beyrouth
sont ceux de Sioufi et de Sanayeh. Le Bois des pins attend encore
le recrutement d’une vingtaine de gardiens pour pouvoir ouvrir.
Ces dernières années, la municipalité a continué
l’entretien de ces espaces verts, ainsi que des nombreux petits
jardins. 4000 arbres ont été plantés et cette
année, elle espère en planter encore 4000 autres.
Le travail de
Solidere est lui, sans égal pour l’instant à Beyrouth.
Il a fait du centre ville, un véritable centre économique
et culturel avec une infrastructure complète accompagnée
de la construction ou reconstruction d’espaces publiques avec des
parcs, des places et des espaces verts. Le «green master plan»
de Solidere concerne plus de 60 places et jardins, ainsi qu’un espace
de 78000 m2 au bord de mer dédié au Vert. Pour développer
une telle infrastructure, une infrastructure, une pépinière
a été créée. Les fleurs plantes saisonnières
et arbres y sont soigneusement préparés. Les graines
et les plants dernière génération, proviennent
d’Europe et des Etats-Unis. En particulier de l’Italie pour les
espèces qu’on trouve au Liban. Chaque année, 500000
fleurs sont produites dans la pépinière, une quantité
nécessaire quand on sait que tous les trois mois, les bacs
de Solidere accueillent de nouvelles fleurs, aux couleurs de saison.
Mais la plus belle histoire est peut-être celle du Ficus retrouvé
place des martyrs après la guerre. Ils étaient deux
à l’origine mais un fut complètement détruit
lors des bombardements. Le survivant a été transporté
en 1996 à la pépinière pour y être soigné.
Trois ans plus tard, il retrouvait une nouvelle jeunesse dans le
jardin de Bachoura. La conception et l’entretien des jardins sont
aussi une occasion pour faire participer des artistes, outre les
équipes d’architectes et de paysagistes. Le jardin Gibran
Khalil Gibran possède une sculpture de l’artiste Salwa Choucair.
Mosaïque
méditerranée
Comme Philippe Skaff, l’artiste Lena Kélékian déteste
le gris, encore plus lorsqu’il côtoie la Méditerranée.
Aidée par l’architecte Hagop Sulahian, elle a donc décidé
de prendre en main la Corniche de Beyrouth en décorant de
céramiques colorées tous les bancs du bord de mer.
Un travail long et difficile qui nécessite, pour chaque banc
un sponsor différent. Pour l’instant seul 20% des 3 km de
la Corniche se sont vu décorés grâce au soutien
de sponsors, notamment la Banque de la Méditerranée,
le Crédit Libanaise, la MEA ou encore Libanpost et la Fondation
Safadi. L’accueil du public est lui sans équivoque, il adore
déjà.
La notion du «beau » est reliée à
la façon dont on le perçoit.
Un paysage est «beau» lorsqu’on le comprend
Notre question a maintenant quelques éléments de réponses.
La notion de «beau» dans un paysage est directement
reliée à la façon dont on le perçoit.
Il dépend fondamentalement de notre bagage personnel, de
notre histoire, de nos références culturelles. Le
paysage n’est pas non plus une entité figée, il évolue
dans le temps et selon son interaction avec l’homme. Pour la paysagiste
Sarah Hage, un paysage est donc beau lorsque le comprend. Tout le
travail d’amélioration et d’embellissement réside
dans une analyse poussée de ce qu’a été son
histoire, son évolution, ses besoins présents et futurs
mais aussi dans l’éducation des populations.
Beyrouth est
belle lorsqu’elle vit. Trompe-l’œil ou pas, ce sont donc les hommes
qui donnent un sens à leur environnement. Beyrouth n’est
pas laide bien au contraire, il est juste arrivé un moment
où elle n’a plus donnée l’envie de beau et de bien
à ceux qui y habitent. Tranquillement, les choses devraient
changer maintenant.
Emilie
Thomas
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