Le
lieu Liban: Portraits et sites dans l'art vidéo de Jayce
Salloum par Denis Lessard -
Copyright 2002 Parachute
Après
avoir parcouru une exposition d'art arabocanadien tenue au Musée
des civilisations à Gatineau, Québec, un visiteur
mécontent a demandé: Qu'est-ce qu'une expatriée
libanaise vivant à Paris a voir avec l'expérience
canado arabe (1)? Cette question était en
réaction à l'installation vidéo de Jayce Salloum,
everything and nothing (2001), qui proposait cinq cassettes vidéo
dont une comportait une interview avec l'ex-résistante libanaise
Soha Bechara. L'interview de près de soixante minutes présente
Bechara en gros plans erratiques, s'adressant a la camera depuis
sa chambre dans une résidence universitaire à Paris,
au sujet des dix années qu'elle a passées dans le
centre de détention israélien El-Khiam. Le cadre de
la résidence, avec son éclairage fluorescent, l'arrière-plan
du mur blanc et le lit étroit, confère à la
vidéo des qualités plus familières à
la ‘télévision vérité’ qu'a
toute forme d'art de commémoration; et pourtant, chacun des
traits stylistiques accentue l'interaction contrainte entre l'artiste
et le sujet. Au cours de l'interview, Salloum, de langue maternelle
anglaise, demande en français à Bechara comment elle
a persévéré durant et après son emprisonnement.
Bechara est assise sur son lit, elle s'adresse a la camera en arabe
et indique a Salloum, en français, lorsqu'elle a termine
une réponse. Au milieu de cette interaction compliquée
et souvent surchargée, il émerge un curieux contraste
entre le statut de Bechara, la martyre vivante, et sa présence
brute sous forme d'image vidéo. Cette figure mythologique,
dont l'image a été diffusée pendant si longtemps
sur des affiches à travers le Liban et la Palestine, devient
une personnalité à voir et à entendre dans
le style caractéristique d'un film amateur rudimentaire.
La prépondérance des problèmes techniques,
les malentendus linguistiques et les contraintes de temps contribuent
a faire du projet de Salloum un portrait unique qui finit par transformer
son sujet, de la figure mythologique a un espace dédié
au problème de la médiation, de la représentation
et de la traduction.
La question du visiteur (à savoir, en quoi cette vidéo
est reliée l'expérience canado arabe) souligne les
attentes démesurées voulant qu'une exposition d'art
arabo-canadien, et la vidéo de Salloum en particulier, doive
présenter du contenu clairement arabe et canadien. La question
est donc soulevée: Que signifierait la reconnaissance d'une
oeuvre d'art comme étant arabo-canadienne, puisque les bases
de cette reconnaissance sont produites par le discours des medias
occidentaux? En ces termes, l'image la plus reconnaissable du Liban,
par exemple, serait probablement la plus familière, et c'est
précisément cette image que Salloum s'applique à
déconstruire.
Dans un monde télévisé ou le Liban est présente
comme le théâtre d'une guerre civile, ou comme le Paris
du Moyen-Orient, les vidéos de Salloum abordent les cliches
de la représentation et les hypothèses désormais
banales entourant le terrorisme, la résistance et l'agitation
civile. Au lieu d'une démonstration ethnographique, Salloum
nous offre une rupture critique, attirant a la fois l'attention
sur le rôle de la camera, et fracassant les hypothèses
qui entrent en jeu dans l'identification facile du Liban comme un
lieu elogien, à connaitre et à représenter
en conséquence. Ainsi, ses vidéos ne débutent
pas avec le Liban ou Beyrouth en tant que tels, mais avec leurs
représentations et la mythologie par laquelle ces derniers
sont connus. Dans everything and nothing. La soi-disant expérience
arabo-canadienne ne réside pas dans un seul portrait ou lieu;
la vidéo crée plutôt un mouvement transformateur,
depuis l'image mythologique de Soha Bechara vers le contenu discursif
de l'interview. Dès le moment ou nous demandons: Ou est le
Liban? Nous sommes immédiatement convies, a nous interroger
sur le Liban que nous espérons trouver.
Vu sous cet angle, c'est l'apparente coupure entre Bechara et Salloum
qui contribue a faire de everything and nothing un point de départ
si intéressant pour une quête des liens entre le Liban
et le Canada. La vidéo n'offre pas tant une exposition du
récit dominant de l'histoire libanaise, ni un expose de la
relation personnelle de Salloum avec le Canada, mais propose plutôt
le défi même de représenter une expérience
distanciée dans l'espace et le temps, et médiatisée
sur les plans linguistique et technologique. Les efforts de Bechara
pour se rappeler de son passe et parler de la situation présente
situent la Liban comme espace discursif dont les bases se déplacent
selon le moment et le lieu de l'énonciation. Qu'elle ait
été tournée à Paris, à Montréal
ou à Beyrouth, en arabe, en français ou en anglais,
la vidéo de Salloum propose un Liban a la croisée
improbable de la représentation et de l'expérience,
de l'histoire et de la mémoire. L'expatriée libanaise
vivant à Paris finit par avoir tout et rien en commun avec
la soi-disant expérience arabo-canadienne. Ni simplement
un portrait ou un lieu, ni une interview, journalistique, la vidéo
de Salloum nous offre un aperçu du problème de la
reconnaissance et de l'identification, du lieu et de la représentation.
Si Les films [les vidéos de Salloum] n'ont rien a voir avec
le reste de l'exposition comme l'affirme le visiteur mécontent,
il en est ainsi justement parce qu'ils repensent les conditions
mêmes dans lesquelles l'exposition, qui s'applique à
représenter l'expérience arabo canadienne, est rendue
possible.
Jayce
Salloum et l'essai vidéographique
Depuis les débuts de sa carrière artistique en 1975,
Salloum a utilise la photographie, les techniques mixtes, l'installation
et la vidéo. Son travail a été présente
en Amérique du Nord, au Moyen-Orient, en Europe, au Festival
de cinéma de Rotterdam, au Robert Flaherty Film Seminar et
dans de nombreux musées, galeries et universités.
Son projet en cours, everything and nothing, comprend cinq pâtes,
dont les séquences de Bechara Paris et une vidéo,
Beauty and the East, qui contient des images de l'ancienne Yougoslavie.
Une partie venir traitera de la situation difficile des réfugiés
palestiniens. Dans chacune des sections, Salloum aborde la relation
entre l'Est et l'Ouest, la distance et la proximité, ainsi
que l'interaction complexe entre l'histoire et la mémoire.
Par exemple, dans son interview avec Bechara, Salloum évite
les questions habituelles propos de sa torture El-Khiam, un sujet
souvent aborde par les journalistes d'Europe et du Moyen-Orient,
et lui demande plutôt la distance entre El-Khiam et Paris,
ses réflexions propos des interviews et ses suggestions pour
un titre éventuel. Dans la deuxième section intitulée
Beauty and the East, qui traite de l'Europe de l'Est, Salloum s'éloigne
du thème du Moyen-Orient pour se pencher sur la question
de la communauté dans des lieux comme Sarajevo, Belgrade
et Skopje. En conversation avec plusieurs intellectuels de renom,
Salloum élabore des théories au sujet des frontières,
des nationalismes et du problème du sujet, dans tin style
qui résiste à l'émergence de l'Europe de l'Est
comme un espace pouvant être compris d'une manière
cohérente. Les questions pointues posées dans chacune
des trois sections qualifient les vidéos de Salloum de réflexions
sur le statut de la représentation, sans demander qui, ou
quoi, mais plutôt comment et pourquoi tin événement,
un objet ou une frontière sont rendus possibles.
Ce caractère d'essai de la vidéo de Salloum, sa capacité
d'analyser, de déconstruire et de recadrer le contenu, en
font une exploration fascinante de la représentation sur
un plan plus général. Si le cinéma ethnographique
conventionnel met l'accent sur l'intelligibilité logique,
rendant compréhensibles les bases du travail de recherche
sur le terrain pour l'ensemble de l'auditoire, les vidéos
de Salloum transforment le lieu en tin espace conceptuel; elles
résistant ce qui est facilement intelligible et signalent
les limites inhérentes au désir d'une représentation
soi-disant équilibrée. Je ne donne pas dans ce jeu
primaire de démonstration a la PBS (télévision
d'Etat), affirmait Salloum dans tine interview récente; Je
ne crois pas qu'on peut "comprendre", ou que le "sujet"
peut être "connu", dans la mesure ou le spectateur
occidental comprend l'autre culture (3).Une vidéo
antérieure, Introduction to the End of an Argument/Speaking
for Oneself... Speaking for Others... (1990), réalisée
avec le cinéaste palestinien Elia Suleiman, explore la représentation
du Moyen-Orient dans les medias occidentaux en prenant des séquences
documentaires du style de la PBS pour déconstruire et reconstruire
l'image du Moyen-Orient. Pour ce projet, Salloum a tourné
plus de quarante heures de séquences peu après le
début de la premier Intifada, en décembre 1987. Il
a suivi une équipe de reportage de la NBC et a interviewe
plusieurs Palestiniens sur leur perception de l'occupation. Tel
que le démontre cette vidéo, le contraste attire l'attention
sur les conventions du discours télévisuel et sur
le vocabulaire banal que Pan prend pour acquis dans les discussions
à propos du Moyen-Orient.
Dans ses deux oeuvres suivantes, Up to the South (Talaeen a Junuub)
de 1993, réalisée en collaboration avec Walid Raad,
et This is Not Beirut/There Was and There Was Not (Kan ya ma kan)
de 1994, Salloum incorpore des extraits d'archives, des interviews
et des images tournées au Liban pour offrir une cartographie
conceptuelle de l'histoire, de la mémoire et de la communauté
(4). Up to the South explore la relation entre
nous et eux, se plaçant entre l'Est et l'Ouest pour aborder
le vocabulaire provocateur du terrorisme, du territoire et de la
résistance. Pour donner suite aux questions traitées
dans ce projet, Salloum a fait This is Not Beirut, un examen, sous
forme d'essai, des défis lies au tournage d'une vidéo
sur le Liban. La vidéo débute par une accumulation
de cartes postales, de lieux touristiques et de noms, pour repenser
graduellement les bases de la connaissance du Liban par l'Occident.
Au cours de ces deux vidéos, le sujet insaisissable du Liban
est fracture au sein de la géographie contestée du
Sud puis reproduit, répète et, par conséquent,
révise dans le flot d'actualites et de cartes postales. Dans
les deux cas, Salloum nous donne a voir un Liban qui n'est pas simplement
un lieu e représenter en tant que tel, mais plutôt
un espace critique pour examiner la question de représentation.
En plus de sa production comme artiste, Salbum s'applique en disséminer
et en distribuer ses travaux auprès de plusieurs organisations
populaires, musées, galeries et universités. Ses oeuvres
offrent plusieurs points d'accès; ou comme Saloum le mentionnait
dans une entrevue récente, Tout "public", au delà
du public immédiat, est un objet plutôt amorphe et
difficile à prévoir, alors je convois l'oeuvre pour
qu'elle soit "lue" à plusieurs niveaux différents
par différents spectateurs (5).Get intérêt
sous-jacent pour le rapport avec l'auditoire, en évitant
les lieux communs du documentaire conventionnel, fait surface avec
acuité dans le rôle de Salloum en tant que commissaire.
Tout récemment, il organisait une exposition sur la nouvelle
vidéo arabe, pour le [XIX.sup.e] World Wide Vidéo
Festival a Amsterdam, dans laquelle il a regroupe des oeuvres d'artistes
vivant au Moyen-Orient, au Canada, en Angleterre et aux Etats-Unis.
L'ambitieuse exposition d'une durée de quatre jours rassemblait
non seulement des vidéos provenant de partout travers le
monde arabe, mais appartenant aussi a différents genres.
Comme les vidéos de Salloum, 1'exposition réunissait
plusieurs sections apparemment incompatibles, pour permettre la
poursuite d'un questionnement sur ce qui constitue les frontières
formelles, esthétiques et territoriales.
Ceci N'est pas Beyrouth
La page d'un livre apparaît l'écran, les mots se barbouillent
au moment ou la camera les balaie. Coupure au noir. Le texte se
rapproche et s'éloigne, recule et avance, rendant le passage
illisible, excepte quelques lignes choisies qui sont tour a tour
claires et embrouillées. Coupure au noir. La camera continue
d'errer sur la page, et certains mots choisis apparaissent momentanément.
Deux séquences surgissent l'écran, la première
centrée sur les mots To write of Beirut (écrire sur
Beyrouth) et la seconde, to read Beirut (lire Beyrouth). Coupure
au noir. Déjà dans les premières minutes de
l'essai vidéo de Salloum intitule This is Not Beirut, les
activités de lecture et d'écriture surviennent au
premier plan, comme défis à la vision. Des que les
mots apparaissent a l'écran, ils se brouillent, disparaissent
ou sont remplaces par la syntaxe inintelligible d'une page sans
contexte, de mots sans phrases et de phrases sans paragraphes. De
cette manière, le texte présent à l'écran
confond la logique de la lecture, qui parcourt la page, avec celle
de la vision, qui erre sur la page, telle une accumulation de signifiants.
Le texte, intelligible en tant que passage écrit, n'est pas
tant lu que vu pendant les éclairs d'aveuglement et de visibilité
crées par les coupures et les cassures de la vidéo.
Ce que Salloum propose est une pratique alternative de lecture dans
laquelle le contexte d'un passage demeure inconnu, ou les mots sont
séparés des phrases et les phrases, séparées
des paragraphes. Salloum nous présente un texte qui débute
au milieu, un texte déjà lu, déjà écrit,
et pourtant aussi illisible que le passage qu'il représente.
Les qualités formelles et matérielles de la vidéo,
les traînées de la camera, le travail sur la mise au
point et les coupures l'emportent sur la possibilité de lire
le passage écrit représente à l'écran.
Le mot Beirut qui apparaît la fin de cette séquence
place son apparente illisibilité dans un rapport similaire
celui du calligramme enchevêtre de la célèbre
peinture de Magritte, La Trahison des images (Ceci n'est pas une
pipe). En effet, tel que suggère par le titre de Salloum,
si cette vidéo produit une image de Beyrouth, c'est seulement
pour la nier. Cette négation déclenche son tour un
mouvement crucial: tout comme Magritte met en jeu le mouvement entre
les mots places au bas de la peinture et la pipe qu'elle représente,
la vidéo de Salloum anime le mouvement entre les mots sur
la page et leur rapport sémantique au reste de la vidéo.
Il existe cependant une différence cruciale. Dans This is
Not Beirut, c'est le texte lui-même qui se déplace
l'intérieur de l'image, balaye visuellement sur l'écran
et extrait temporellement des coupures au noir. Ainsi, la vidéo
anime non seulement le mouvement entre le texte et l'image, mais
subsume également la sémantique de la page écrit
e dans la syntaxe visuelle de ses coupures et de ses cassures. Salloum
met non seulement en lumière le problème de la représentation
et de la signification, mais aussi le problème de la mise
en contexte, par laquelle les mots et les phrases pourraient être
compris en relation avec ce qui précède et ce qui
suit. En autant que le passage écrit ne peut être facilement
compris travers ses fragments épars, Beyrouth apparaît
elle aussi comme un composite de fragments illisibles, comme un
objet de discours qui est examine, anime et déconstruit par
le processus de sa représentation vidéographique.
En fin de compte, Beyrouth s'inscrit partout comme texte, comme
image, comme carte postale et comme histoire; et pourtant Beyrouth
n'est jamais représentée de manière être
connue, lue ou simplement comprise.
Dans sa quête visant identifier Beyrouth, la vidéo
de Salloum bombarde le documentaire de représentations, accumulant
une vaste collection d'images, dont le composite donne a voir une
image aussi incompréhensible que le passage écrit.
Immédiatement après, la vidéo passe au plan
d'un stylo pose sur une table prés d'un bout de papier. A
mesure que la scène progresse, Walid et Jayce discutent de
l'histoire du Liban tout en traçant certains des principaux
axes d'identification. La camera est surtout fixée sur la
main de Walid qui tient la plume et écrit les noms de plusieurs
groupes libanais de résistance sur le bout de papier. On
entend Jayce, gui demeure hors champ, alors qu'il invite Walid à
ajouter une case pour tenir compte des notions de communauté
et d'identification en plus du principe de résistance. Au
cours du dialogue, la camera erre sur la table, et laisse parfois
entrevoir la tête de Walid et sa main, pour se concentrer
plus tard sur sa grand-mère, assise au fond de la pièce.
Par contraste avec la scène précédente, dans
laquelle le texte surgit a l'écran comme seule source d'information
visuelle, cette scène complique l'activité de lecture
et d'écriture en la transformant en une sorte de dialogue;
et plus qu'un simple dialogue, la scène renferme le curieux
punctum de la grand-mère, étendue sur une chaise,
regardant a l'occasion la camera, s'endormant et s'éveillant
tour a tour.
Dans une vidéo centrée avant tout sur des images d'actualités
du Liban, de Beyrouth et sur le problème de la dénomination,
ces deux scènes de lecture et d'écriture nous aident
à situer la vidéo comme une réflexion sur le
problème de la représentation. La grand-mère,
en particulier, nous permet de nous engager dans l'activité
plutôt paradoxale de l'observation de l'écoute. Si
la cartographie de l'histoire libanaise se produit sur le morceau
de papier, alors la camera dresse une autre carte au moment du gros
plan sur le visage de la femme âgée. Elle regarde droit
dans la camera, les rides autour de ses yeux évoquent son
histoire personnelle et a un moment donne, elle cligne des yeux
face la camera. Ce curieux clignement offre une intéressante
contrepartie à la discussion autour du bout de papier. Pendant
que les deux artistes discutent de l'histoire libanaise, la femme
âgée apparaît l'écran et digne des yeux;
elle ferme les yeux devant le regard de la camera. Comme s'il inversait
la coupure l'obscurité qui ponctue les images du passage
d'écriture, le dignement donne voir la négation même,
la visualisation de l'obscurité, l'observation du silence
et de l'écoute. Ainsi, la femme âgée apporte
un changement nécessaire dans la logique de la séquence
de la vidéo, une sorte de miroir entre les deux scènes,
le visage comme carte, le clignement comme silence et la cartographie
du récit du Liban. Il n'est pas question ici de savoir ou
trouver le Liban ou Beyrouth, ni de savoir identifier l'expérience
arabo-canadienne; This is Not Beirut nous presse plutôt d'examiner
comment lire Beyrouth en cours d'écriture, dans l'interaction
entre l'aveuglement et la visibilité.
Histoires en mouvance
Dans son essai intitule Le Narrateur, Walter Benjamin établit
une distinction entre narration et information. Aucun événement
n'arrive plus jusqu'a nous sans être accompagne d'explications
(6), écrit-il, a peu prés rien de
ce qui advient ne profite la narration, presque tout sert l'information.
La distinction de Benjamin évoque le problème plus
large de la communication a l'ère de l'information, ou le
narrateur efficace doit nécessairement éviter les
explications:
L'extraordinaire, le merveilleux, est conte au lecteur avec la plus
grande précision, mais l'événement ne lui est
pas impose dans ses connexions psychologiques. C'est à lui
d'interpréter Ta chose comme il l'entend. Le récit
acquiert de la sorte un champ d'oscillation qui manque l'information.
Si Benjamin privilégie la narration par rapport à
l'information, alors il le fait parce qu'elle ne force pas les connexions
logiques. En d'autres mots, il y a place à la lecture, a
l'interprétation et a la réflexion dans l'histoire
racontée avec art, en comparaison avec l'information déjà
accompagne[e] d'explications.
Chacune des vidéos de Salloum joue sur une frontière
subtile entre la narration et l'information. Si la plupart de ses
oeuvres débutent par le Liban, c'est pour déconstruire
et interroger la représentation médiatique. En d'autres
mots, les vidéos utilisent l'information comme point de départ
et comme matériau forcement transforme par juxtaposition,
appropriation et répétition. Leur caractère
poignant réside dans la désarticulation de l'informationnel,
la capacité de prendre ce qui a déjà explique
pour ouvrir a des possibilités de signification, de prendre
ce qui semble banal et de le faire éclater grâce a
son potentiel narratif. Ce qui commence sous la forme de séquences
d'actualités sur le Liban, sature par la voix off qui raconte
le récit dominant de l'histoire libanaise, se termine sous
la forme d'un autre départ, simple fragment dans un collage
de représentations du Liban. Les cartes postales, la musique,
les interviews et les discussions sur le problème de la représentation
des dynamiques de la communauté, de la résistance
et de la nation, tout contribue à mettre en oeuvre un déplacement
crucial de l'informationnel vers un texte ouvert, en attente d'un
lecteur. On trouve dans chaque vidéo une ampleur au delà
du récit conventionnel de l'histoire libanaise, dans la mesure
ou l'histoire elle-même opère comme fondement de la
représentation.
Dans everything and nothing, le format de l'interview exhume un
type particulier de récit, tenu ensemble par la personne
qui pane, dont la mémoire de l'événement est
ravivée par des couches successives de questions. La vidéo
ne présente pas tant l'information, a savoir la construction
d'une image informationnelle ou d'un portrait de Bechara, qu'elle
propose une méditation sur les rapports entre le discours,
la mémoire et l'articulation d'un passe non très lointain.
Dans une exposition qui invite les artistes a partager des histoires
servant a glaner des informations sur l'expérience arabo-canadienne,
la vidéo de Salloum utilise l'information dans le but de
refuser les conditions informationnelles de la narration fondée
sur l'identité. Si Salloum avait raconte une histoire, il
aurait peut-être aborde comment le soi-disant Arabo-Canadien
se situe comme sujet divise entre deux pays divergents, et lutte
pour accepter une identité fracturée; cependant, dans
cette sorte de narration, le fait même des origines du narrateur
prédétermine comment le récit lui-même
sera entendu. Salloum débute avec le fait présumé
de l'origine, l'information prétendument à la base
du récit, de manière a nous permettre de réfléchir
au delà. Si dans le cas de Soha Bechara, everything and nothing
nous amène à envisager la de mythologisation d'un
personnage, alors dans le cas de la soi-disant expérience
arabo-canadienne, la vidéo accomplit une déconstruction
analytique des catégories mêmes qui rendent imaginables
de telles conventions identitaires. Il n'existe pas d'explication
quant a la pertinence, ni d'histoire a raconter qui justifie le
discours de l'expatriée libanaise a Paris; au contraire,
le récit de Salloum refuse de rechercher ou d’énoncer
le genre d'information exige par la personne qui écoute.
Ainsi, sa vidéo transforme l'information, les images d'actualités,
les interviews et ce qui semble être un documentaire en un
récit aux multiples lectures.
Dans la cartographie vidéographique de Salloum, il n'y a
pas de centre ultime à trouver, de renseignement unique à
recueillir, ni une seule histoire a écouté. Situe
entre le portrait de Bechara et le centre de détention d'El-Khiam,
entre la quête de Beyrouth et l'explosion de ses représentations,
le lieu Liban est moins une destination qu'une méditation
sur le problème des chemins de la narration.
Notes
(1) L'exposition Ces pays qui m'habitent / These
Lands Within Me est présentée au Musée des
civilisations Gatineau, Québec, jusqu'en mars 2003. Le visiteur
mécontent était le rabbin Reuvin Bulka, dont les commentaires
sont reportes dans un article de Graham Fraser Controversial Exhibit
Draws Fire, Toronto Star, 1g octobre 2001.
(2) Soha Bechara a passe dix ans en captivité.
Elle a été proclamée martyre vivante et, a
la suite dépressions de la communauté internationale
des droits de la personne, elle a été relâchée
en septembre 1998. Un an plus tard, she eat partie pour Paris, ou
elle étudie présentement le droit international.
(3) Tire d'un entretien de Jayce Salloum avec Molly
Hankwitz, Occupied Territories: the Mapping of cultural Terrain,
paraître dans la revue de cinéma britannique Framework
[traduit de l'anglais].
(4) Plusieurs vidéos de Salloum font également
partie d'installations. This is Not Beirut a, par exemple, été
présentée dans le cadre de There Was and There Was
Not/Kan ya ma Kan, une exposition itinérante au Canada, aux
Etats-Unis et en Europe.
(5) Salloum in Hankwitz, op. cit.
(6) Toutes les citations de ce paragraphe sont
tirées de Walter Benjamin, Le Narrateur, Rastelli raconte...
et autres récits, trad. Maurice de Gandillac, Editions du
Seuil, Paris, 1987, p.152 et 153.
L'auteur est un étudiant de troisième cycle au département
de littérature comparée de l'Université de
Californie a Berkeley; il s'intéresse en ce moment la question
du bilingue, entendue en termes de relation entre les langues (française/arabe/anglaise)
aussi bien qu'entre les medias (cinéma/vidéo/texte).
Son projet actuel est une exploration des relations entre la langue
et le droit a Alger, Beyrouth et Montréal, alliant son intérêt
pour la littérature, le cinéma et la philosophie européenne.
>>Le texte en Anglais<<
One
Art Articles - Main
|