L’art
contemporain au Liban, Edouard Lahoud, Dar El Machreq Editeurs,
Beyrouth
Introduction
L’éveil
On peut situer l’éveil de l’art au Liban au début
du 17ème siècle, sous le gouvrement de Fakhr ed-Dîn.
Ce prince qui était résolu à faire entrer le
Liban dans la voie de la civilisation moderne, en gouvernant selon
des méthodes inspirées de l’Occident, portait un très
vif intérêt à tout ce qui touche à l’art.
Lorsqu’en 1613 il doit partir pour la toscane, il a tout le loisir
de contempler là-bas les merveilleux chefs-d’œuvre qui partout
s’offrent à ses regards. Rentré au Liban, il fait
venir de Toscane architectes et artistes qui lui construisent à
Beyrouth(1) un palais de style vénitien.
D’après les descriptions qui nous en sont restées,
on voyait devant l’entrée une succession de cours entourées
de fontaines de marbre blanc qui n’auraient certes pas déparé
les plus fameux palais d’Europe. On pouvait y admirer aussi de superbes
jardins décorés de statues de marbre et, serpentant
à l’ombre des citronniers, des canaux artistement creusés
dans la pierre. Cette impulsion donnée à l’art par
Fakhr ed-Dîn marque le début du renouveau artistique
sur la côte libanaise.
Par contre, à la montagne, c’est l’école et l’imprimerie
qui ont permis cet éveil. Sous l’occupation ottomane, les
couvents étaient devenus les centres de la vie économique,
sociopolitique et intellectuelle. De leur côté, les
étudiants libanais de Rome s’étaient assignés
au Liban une tâche à la fois religieuse et éducationnelle.
Nombre d’écoles sont alors fondées, notamment â
Ehden, Achqout, Baskinta et Beit Chabab.
Avec l’école, l’imprimerie fait son entrée au Liban(2).
De même, le style gothique d’Occident, qui se caractérise
par la finesse du dessin et la fraîcheur du coloris, donne
naissance à une école de peinture qui remplit de ses
œuvres couvents et églises de la montagne. Ceci se passe
au 18e siècle, époque où s’ouvrent les premiers
instituts d’enseignement supérieur.
Au début du 19e siècle, les contacts du Liban avec
l’Occident vont s’élargissant ; les grandes compositions
à l’huile affluent de Rome, d’Autriche, ce qui crée
des foyers de renouveau artistique. A cette époque aussi,
quantité de statues sont importées d’Occident et assez
vite on se met à les copier et à les imiter.
Un des premiers artistes qui mérite une mention particulière
est Canaan Dib de Dlepta, émule du peintre italien Giusti
connu comme le peintre officiel des émirs Chéhab.
Avec les Chéhab précisément, nous assistons
à la renaissance d’une branche de l’art. Fakhr Ed-Dîn
avait importé la statuaire occidentale pour orner son palais
de Beyrouth. L’émir Béchir, lui, introduit l’arabesque
dans son palais de Beit Ed-Dîn. L’émir avait fait venir
les ouvriers les plus habiles à polir le marbre, les meilleurs
mosaïstes pour donner au palais qu’il construisait ce cachet
décoratif qui en fait le charme. Sur les murs revêtus
de marbre, il fait graver des inscriptions où l’écrivain
du palais Butros Karamé avait inclus d’anciennes maximes
et sentences arabes. Ce somptueux palais oriental devient un modèle
artistique pour les palais que les émirs commencent à
construire en de nombreux points de la montagne et du littoral.
A cette même époque s’ouvre en 1831 le collège
de Mar Abda Harhariya (Jdaïdet-Ghazir). C’est dans ce collège
que Canaan Dib est en contact avec des moines qui avaient visité
l’Italie et subi l’influence des œuvres de Raphaël, de Michel-Ange
et d’autres grands maîtres de la Renaissance. Au début,
Canaan transcrivait sur ses toiles ce que lui inspirait sa foi profonde,
puis il se consacre exclusivement à peindre des portraits.
Ici, il nous faut parler de Daoud Corm qui fut à la fin du
siècle dernier et au début de celui-ci un des grands
pionniers de la Renaissance artistique au Liban, car son nom reste
pour toujours attaché à celui de l’émir Béchir
et au collège de Jdaïdet-Ghazir. Son père s’appelait
Semaan Hokayyem et était originaire de Ghosta. Il était
à cette époque une des rares personnes à maîtriser
les langues étrangères comme le latin et l’italien.
Or l’émir cherchait quelqu’un connaissant les langues étrangères
pour en faire le précepteur de ses enfants. Ils pourraient
ainsi accorder audience aux ambassadeurs sans avoir besoin des services
d’un drogman. Il fait donc venir Semaan dans ce but. Comme Semaan
était têtu, l’émir Béchir lui donna le
sobriquet de «Corm» qui lui resta et devint son nom
de famille. Semaan reste 18 ans précepteur des fils de l’émir
et chargé de la comptabilité privée de ses
femmes. Il épouse Maryam, fille de Hani, de Ghazir, qui était
la confidente de Sitt Hasan Jihan, la deuxième épouse
de l’émir. Il en eut trois fils dont le plus célèbre
est Daoud Corm.
Le littoral et surtout Beyrouth était devenu une tête
de pont, un nœud de communications internationales, un centre culturel,
touristique et commercial. C’est là que l’art commence à
s’ouvrir aux grands courants extérieurs. On assiste en même
temps à la naissance du théâtre, de la grande
imprimerie, de la bibliothèque publique, du journal et de
l’université.
Cette période d’ouverture est caractérisée
par le grand nombre d’artistes occidentaux «orientalistes»
qui affluent sur le littoral et s’appliquent à en peindre
amoureusement les moindres recoins. Ils sont séduits par
la pureté de son atmosphère, ses beautés naturelles,
ses vestiges du passé, le style oriental de ses constructions
et le costume des autochtones. Le premier de ces peintres étrangers
est l’Anglais Bartlett, venu en 1834 au Liban installer son chevalet
de peintre sur le rivage de Beyrouth, dans ses faubourgs, pour peindre
la mer, les minarets, les tours, les maisons blanches, les sycomores,
les figuiers de Barbarie, les hommes en costume arabe et les femmes
coiffées du tan tour.
Puis vient Vignal qui se spécialise dans l’aquarelle. On
a de lui un paysage de Kfarchima, une scène de café
«indigène» à Dbayyé, une vue de
Minet el-Hosn où l’on voit une partie du rivage de Beyrouth
Ainsi que la montagne.
Ces artistes étrangers «orientalistes» donnent
le point de départ à une école de peinture
«marine», née à Beyrouth au milieu du
19e siècle et qui se consacre avant tout à la peinture
des bateaux et de la mer. L’influence européenne n’est pas
la seule à agir sur cette école, car l’école
turque dont le style prévalait dans toutes les provinces
de l’Empire a aussi joué un rôle certain dans l’art
de cette école à Beyrouth et à Tripoli. Parmi
ces influences directes, signalons son souci de fixer sur la toile
les événements historiques, surtout les batailles,
en cherchant à y introduire le plus grand nombre possible
de personnages pour mettre en relief la portée historique
de ces événements.
Un des pionniers de cette école marine était un garçon
chétif, très soigné de sa personne, qui restait
des heures entières à contempler, insatiable, la mer
et les vagues. Il s’agit d’Ibrahim Sarabiyyé de Beyrouth.
Il est l’auteur de portraits et de paysages mais il a excellé
surtout à peindre la mer et les bateaux. Une de ses œuvres
maîtresses est un grand tableau représentant la réception
de l’empereur allemand Guillaume II au port de Beyrouth. On y voit
le port décoré de drapeaux, noir de monde, plein des
unités de la flotte d’escorte. Sur les quais, parmi la foule,
quelques voitures à cheval transportent des curieux en costume
local traditionnel. Sarabiyyé maniait le pinceau avec une
délicatesse et une finesse extrêmes. Il avait un sens
aigu de l’observation; avec cela, une habileté étonnante
à mettre en relief les couleurs, les lumières et la
transparence de l’air. Il excellait à peindre l’agitation
et les reflets de l’eau. Il fait penser aux tableaux du célèbre
artiste vénitien Canaletto.
A la même époque, dans une de ces ruelles étroites
et sombres de Beyrouth, un autre garçon nommé Jamal
commençait à manifester ses goûts et sib talent.
Il passait le plus clair de son temps à contempler l’immensité
bleue de la mer. Jeune homme, il décide d’aller à
Istamboul et d’entrer à l’Ecole de guerre d’où il
sortira officier de marine. Sur le Bosphore il peint quantité
de tableaux pleins de vigueur. Il s’établit à Istamboul
et y travaille comme professeur de dessin dans plusieurs écoles
gouvernementales. Il manifeste dans ses œuvres une maîtrise
parfaite de tous les genres de peinture : portraits, peinture d’animaux
et de paysages. Il se fait remarquer par la précision du
dessin, l’exactitude de la couleur, la fermeté de l’exécution
et la sérénité de l’ambiance.
Mentionnons un autre pionnier de ce renouveau artistique, un jeune
homme de la famille Dimachqiyyé, auteur d’un tableau qui
montre le cuirassé Victoria en train de sombrer dans les
eaux de Tripoli, lors du passage de la flotte anglaise dans la région.
Après Dimachqiyyé, ce sont Hassan Tannir, Salim Haddad
de Abayh, Muhammad Saïd Mer’i du quartier de Basta et Najib
Bekhazi du quartier d’Achrafiyyé Mer’i émigre en Amérique,
Haddad en Égypte et Bekhazi en Russie. Le plus remarquable
de ces artistes est Salim Haddad qui jouit à son heure d’une
grande célébrité en Égypte(3).
En somme, le mérite de cette école marine est d’avoir
su mettre en valeur l’ambiance chaude et lumineuse de la côte
libanaise.
Alors apparaît la figure hors pair du Cheikh Ibrahim Yaziji(4).
Fils de Nassif Yaziji il naît le 2 mars 1847 à Beyrouth
dans le quartier de Zokak el-Blatt. La famille Yaziji s’était
réfugiée à Beyrouth pour fuir les dissensions
qui ravageaient alors la montagne. En fait cette installation des
Yaziji et d’autre familles à Beyrouth était une aubaine
pour les missionnaires américains et touts les directeurs
d’écoles, d’instituts ou présidents d’universités.
Tous ces établissements, surtout ceux fondés après
1834, avaient en effet le plus grand besoin de maîtres possédant
la langue et la littérature arabes.
La vaste demeure des Yaziji renfermait une masse importante de précieux
manuscrits. C’était aussi un cercle littéraire qui
rassemblait intellectuels, poètes, artistes autour d’un homme
à l’autorité universellement reconnue.
C’est dans ce milieu que grandit Ibrahim. Il commence sa carrière
littéraire dans la poésie mais bien vite ses préférences
vont aux sciences de la langue, à la composition littéraire
et à l’art ; dans tous ces domaines il fit preuve d’un talent
peu commun. Il était même l’un des meilleurs calligraphes
de son temps. Cet art de la calligraphie a eu des rapports très
étroits avec l’imprimerie qui, après avoir été
lithographique, était maintenant basée sur les caractères.
Or Ibrahim Yaziji a joué un rôle capital dans la confection
des caractères d’imprimerie. Il en a amélioré
et simplifié les formes, les a rapprochés davantage
des caractères latins et les a rendus ainsi plus adaptés
à la vie moderne.
Mais ce qui nous intéresse ici de sa production artistique
ce sont ses dessins. Il dessinait en couleurs et au fusain des tableaux
pour ses amis et ses proches. Les œuvres qui subsistent de son abondante
production témoignent de sa précision de touche, de
sa vigueur expressive, de son goût raffiné pour marier
les couleurs et la lumière, rendre les plus subtiles nuances
des sentiments et des émotions.
Parmi les œuvres que le Vicomte Philippe de Tarazi, fondateur de
la Bibliothèque Nationale, a pu retrouver et qu’il a transférées
à cette Bibliothèque, mentionnons : son autoportrait
réalisé d’après un miroir ; on le voit coiffé
du tarbouche maghrébin, avec à la taille une ceinture
de cachemire, la chevelure frisée au fer et tombant sur les
oreilles selon la coutume des Beyrouthins de cette époque(5);
le portrait de sa sœur, la poétesse Wardé Yaziji,
vivante image de sa forte personnalité et de la beauté
poétique.
Ici nous devons souligner que la plupart des œuvres de cette période
d’éveil sont aujourd’hui perdues. Le peu qui en subsiste
montre que cet art, tout en ayant les caractères d’un authentique,
reste néanmoins le fait d’amateurs. La plupart de ces artistes
ne possédaient ni les bases, ni la formation suffisantes.
Le succès qui a accueilli leurs œuvres est du à leur
labeur acharné, leur sens de l’observation et leur amour
de l’art.
Néanmoins, Raïf Chadoudi est le seul peintre de cette
époque à avoir appliqué les principes normatifs
de l’art. Durant sa brève carrière cet artiste réaliste
s’était consacré surtout au portrait. Ses œuvres se
signalent par la vigueur du dessin, la richesse du coloris et la
netteté des expressions physionomiques. C’est un authentique
précurseur de la renaissance de l’art au liban.
A l’aube
de la Renaissance
Les artistes
de la renaissance artistique au Liban sont apparus vers la fin du
19e siècle et au début du 20e. Leur succès
est dû au fait que leur amour passionné de l’art les
a fait entrer résolument dans la voie de l’étude systématique
et de la spécialisation. Ils sont donc allés à
Rome, Paris, Londres, Bruxelles pour se former auprès des
grands maîtres, étudier de près leur style,
les chefs-d’œuvre des diverses écoles, depuis la Renaissance
jusqu'à leur époque. Rien ne pouvait les arrêter
dans leur marche en avant. Ainsi Daoud Corm, qui dès l’âge
de 10 ans dessinait des oiseaux sur les rochers de Ghazir, était
résolu à partir à tout prix à Rome pour
y commencer sa formation. Effectivement il part en 1870 : il a alors
12 ans. Son entêtement se manifeste, pour la première
fois, lorsqu’il parvient à forcer la porte de Roberto Bompiani,
le chef de file des artistes dans la Rome de l’époque et
peintre officiel du roi d’Italie. L’incident vaut la peine d’être
conté. Daoud avait apporté du Liban ses œuvres, avec
l’intention de les montrer à ce maître. Maintes fois
il essaie d’obtenir une entrevue mais en vain, car invariablement
les domestiques lui interdisent l’accès du logis. Un jour
qu’ils le refoulent encore une fois, ils jettent ses tableaux par
terre. Hurlements de Corm. Le maître sort, voit ce beau désordre
et ces tableaux épars. Leur facture soignée le séduit.
Il s’empresse de les ramasser lui-même et de réserver
le meilleur accueil au jeune Daoud. Il l’admet dans sa demeure et
décide de l’adopter comme disciple à l’exclusion de
tout autre. Cet entêtement à poursuivre sa formation
nous explique l’ardeur de Corm à fréquenter la plupart
des instituts de peinture de Rome et l’éminence de son talent.
Jusqu’à la fin de sa vie, Corm s’est adonné à
son art, avec un souci de la perfection et une obstination passionnée.
Il meurt en 1930 après avoir pratiqué la peinture
jusqu’à ses derniers instants(6).
Corm est un exemple parmi d’autres, de ces artisans de la renaissance
artistique à ses débuts. Citons encore parmi ces précurseurs
les noms de Habib Serour, Khalil Saleeby, Nimetallah Maadi. Le grand
mérite de tous ces artistes est d’avoir introduit au Liban
les principes de la technique artistique, mis en relief l’importance
de l’ombre et de la lumière dans le processus d’élaboration,
et saisi la quintessence de l’œuvre esthétique. Grâce
à eux, la forme, qui jusque-là restait inerte et figée,
est devenue vivante, expressive, évocatrice.
Remarquons ici que l’adoption du style classique a épargné
à cette première génération d’artistes
le danger du déracinement et d’un douloureux déchirement.
Il lui a permis également d’évoluer à son aise
dans son milieu. Mais qu’un peintre comme Khalil Saleeby délaisse
le classicisme(7) et les thèmes familiers
au public, pour se laisser prendre par l’impressionnisme au point
de négliger parfois le dessin au profit de la grâce
et de la fraîcheur, alors c’est un douloureux divorce d’avec
son milieu conservateur et sa vie devient tragédie.
Si Saleeby a peu traité les thèmes religieux, Corm,
Serour et Maadi par contre ont consacré leur talent à
exécuter des tableaux religieux pour les églises et
les couvents, des portraits et parfois aussi des natures mortes
(fruits, oiseaux, poissons). Ils sont restés dans un cadre
strictement traditionnel. S’ils ne furent pas des révolutionnaires
«futuristes» comme Saleeby, en revanche ils ont su mettre
leur talent au service du sentiment national. Tout dans leurs œuvres,
thèmes, couleurs, rendu, porte la marque indélébile
de leur milieu. Ils se sont attachés à camper des
types d’autochtones drapés dans leurs vêtements nationaux
et à représenter les paysages les plus caractéristiques.
Ainsi on a pu dire que le portrait d’un membre de la famille Saad
exécuté par Daoud Corm offre à lui seul le
condensé de toute une époque. De même dans le
tableau de Habib Serour, «Prêtre de la montagne»,
on retrouve tous les traits de la société montagnarde
de ce temps-là.
Parmi les noms de la première génération qui
se sont signalés à l’aube de la renaissance, citons
: Philippe Mourani, resté à Paris, dont l’œuvres,
tout en étant de facture classique, rayonne d’une imagination
et une sensibilité bien orientales. Chukri Mousawwar, émigré
en Amérique, se distingue également par le cachet
typiquement oriental de son art. Ses toiles sont toute finesse et
douceur. Il manifeste une sensibilité aiguë dans le
dessin et la couleur. Il avait une prédilection pour les
sujets orientaux : campements bédouins, souqs citadins. Sa
toile «Cheikh en train de lire» a connu une grande célébrité
en Amérique.
Puis sans transition apparaît la deuxième génération.
Ses chefs de file sont le sculpteur Youssef Hoyeck, le grand initiateur
de la sculpture contemporaine au Liban. Ensuite Khalil Gibran, Youssef
Ghossoub et Georges Corm. Gibran et Hoyeck, tous deux de souche
montagnarde, donnent l’impression de gens «déracinés».
Cela est dû aux influences antagonistes subies durant leur
contact avec les diverses écoles occidentales, mais cela
ne va jamais jusqu’à la dissociation de leur propre moi.
Leur propos était d’abord de «prendre» chez autrui
pour aboutir finalement à la création originale, en
évitant toute influence de l’art religieux de la montagne.
Précisément Hoyeck avait gagné Rome et Paris
en un temps où les thèmes religieux étaient
on ne peut plus étrangers au monde de la sculpture. Il essaie
alors de réaliser en lui la symbiose étonnante de
deux styles tout à fait hétérogènes,
le style léger et gracieux de la Renaissance italienne et
celui, tourmenté et tout en protubérances, de Rodin.
Il eut toujours le souci de réaliser l’accord entre le goût
du public, la représentation esthétique et l’expression
des sentiments et des passions. Et de plus il endurait un douloureux
déchirement qui finit par le tuer. Ses disciples de la quatrième
génération, ainsi que ses œuvres peuvent témoigner
de l’importance de son rôle dans la renaissance de la sculpture.
Parallèlement, l’art de Khalil Gibran, à l’instar
de celui de Chucri Mousawwar, s’est développé hors
du Liban, aux USA. Il est le fruit d’une formation très dense
reçue à Paris. Toutefois Gibran, qui est né
à Becharré et n’a émigré qu’adolescent,
est resté toute sa vie hanté par les problèmes
de la société féodale Libanaise et du monde
arabe.
Son art était en symbiose étroite avec son génie
littéraire. On y discerne aisément le style et le
génie de l’écrivain. De même l’œuvre écrite
porte la marque évidente du peintre.
La production littéraire de Gibran, qui a connu un retentissement
considérable dans le monde arabe et dans nombre d’autres
pays, s’alimente à trois grands courants : 1- le courant
de la poésie symboliste, non pas la poésie du fantasmagorique
et de l’illusion mais celle qui plonge ses racines dans la réalité
humaine; 2- le courant philosophique basé sur l’amour évangélique,
le chant de Zarathoustra et les méditations des fondateurs
des grandes religions extrême-orientales; 3- le courant de
l’art pictural parvenu à sa perfection. Dans la peinture
de Gibran on discerne ces mêmes courants. Son art est aussi
en étroite relation avec celui de Léonard de Vinci
et intimement apparenté à celui de l’Anglais William
Blake, le peintre mystique du 19e siècle. Sa vigoureuse originalité
lui permet toutefois de rester indépendant et de l’un et
de l’autre.
Appartient à cette deuxième génération
: le sculpteur Youssef Ghossoub (1898-1967) du Phanar. Il a reçu
sa formation de base de Moukhtar, le grand sculpteur égyptien.
Il affine son art à Paris et à Rome (1927-1935). Son
style est dans la ligne de l’académisme traditionnel. Il
a laissé plus de cent sculptures et statues au Liban, en
Syrie et en Palestine. Il faut enfin classer dans ce groupe Georges
Corm qui a pratiqué non seulement le dessin classique mais
a écrit aussi des études sur l’art et les artistes.
- Suite de l'article
- Seconde page -
(1)-
Sur la place des Canons, à l’emplacement de l’ancienne
bourse de Beyrouth où s’élève actuellement
le cinéma Opéra.
(2)- C’est un étudiant Libanais de Rome
qui, en 1610, fonde l’imprimerie du couvent de Mar Qozhaya dans
la Qadicha.
(3)- D’autres noms de cette période de
l’éveil de l’art : Najib Fayyad (Beyrouth), Abdallah Matar
(Lehfed). Le myryalaï Ibrahim Najjar (Deir el-Qamar) qui travailla
comme médecin dans l’armée ottomane.
(4)- Dans le bâtiment de la Mission américaine
(aujourd’hui Beirut College for Women). On y voit encore la grande
salle où, dès 1874, se réunissaient les traducteurs
de la Bible : le Dr. Smith, le Cheikh Nassif Yaziji, le Dr Van Dyck
et le Mu’allem Boustani.
(5)- Ibrahim Yaziji est mort en 1906 à
Matarieh dans la banlieue du Caire.
(6)- Le pape Pie IX qui avait entendu parler de
son talent le convoque pour lui faire exécuter son portrait.
Dans la suite Corm devient peintre de la famille royale de Belgique
sous le règne de Léopold II. Revenu au Liban, il peint
les gouverneurs de ce pays et ceux de la Syrie. Puis en 1887 il
va à Alexandrie et fait le portrait de plusieurs membres
de la famille du Khédive Toufiq 1er. En 1894 le Khédive
Abbas II le fait venir au Caire. Il y va et exécute le portrait
du Khédive, remarquable par sa facture et son fini.
(7)- Dans sa jeunesse Saleeby suivait le classicisme
académique. Parmi ses toiles du début: son portrait
jeune homme. Le style en est traditionnel et les couleurs empreintes
de gravité.
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